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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « #Jenaipasportéplainte » (Marie-Hélène Branciard)

Viols homophobes et vengeances tardives, dans un polar à défauts, mais à très beau potentiel.

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Publié en 2016 aux éditions du Poutan, le deuxième roman de Marie-Hélène Branciard propose une bonne intrigue policière, située en grande partie, et donc assez inhabituellement, dans les milieux LGBT, sur le web et les réseaux sociaux, avec une partie « IRL » plus classique. Mixant habilement un récit de vengeance à long terme et une saisissante plongée dans l’horreur du viol – et plus particulièrement du viol homophobe -, le roman souffre toutefois à mon sens de quelques défauts d’écriture pas totalement négligeables (qu’un éditeur attentif devrait toutefois pouvoir aisément corriger, me semble-t-il). C’est l’excellente préface de Marie Van Moere, dont j’avais beaucoup apprécié tant le « Petite louve » que le « Buckaroo », qui m’avait convaincu de plonger dans ce roman sans doute un peu inhabituel pour moi.

« Ton avatar caché entre deux touches de mon clavier
Aucune trace du mal que tu m’as fait… en vrai
Mais tout est brisé au fond de moi… en moi
Mais #jenaipasportéplainte
But #Ididntreport
Aber #ichhabenichtangezeigt »
Tout a commencé quand j’ai lu ce poème glauque sur le Facebook d’une M@rylin aussi victime que la vraie… Et puis il y a eu cette série de tweets avec le hashtag #jenaipasportéplainte. Des femmes du monde entier qui ont expliqué en 140 caractères pourquoi elles n’ont pas porté plainte après un viol ou une agression sexuelle :
– Parce que c’est lui qu’on a cru
– Parce que j’étais saoule
– Parce qu’un psy m’a dit que ce n’était pas un viol s’il n’avait pas d’arme
– Parce que je n’ai ni crié, ni mordu, ni frappé
– Parce que c’était le mec avec qui je vivais…
Il y des tas de raisons pour ne pas porter plainte après un viol. Mais moi, j’ai porté plainte et j’ai perdu… Le salopard qui m’a violée a nié et je n’ai pas pu prouver sa culpabilité. Alors, quand j’ai lu tous ces messages je me suis dit : « Mais putain de bordel de merde pourquoi pleurer partout qu’on n’a pas porté plainte ?!! Ca leur fait une belle jambe aux violeurs… CA peut même les conforter dans leurs certitudes d’être intouchables ce type de message. »
Alors, les filles, je vais vous raconter ce que j’ai fait…

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Debra Morgan (« Dexter »)

En marge d’une manifestation pour l’égalité des droits LGBT, à un moment récent où le climat haineux entretenu par une partie des troupes de la dite « Manif pour Tous » opère ses dégâts structurels, une lesbienne presque anonyme, journaliste free lance – mais dont la lectrice ou le lecteur saura immédiatement qu’elle est en réalité une très fameuse blogueuse sur la Toile – reçoit inexplicablement une balle en pleine tête. Hospitalisée d’urgence, elle semble hors de danger, mais reste dans le coma. Deux enquêtes parallèles prennent forme, celle de la police et celle d’un groupe informel aux faux airs de Scooby Gang, improvisé à partir de proches de la victime, mêlant divers talents naturels et une certaine capacité à mobiliser informations et alliés via les réseaux sociaux et la blogosphère. Les deux enquêtes mettront vite à jour une très sombre histoire de viols à répétition, de vengeance qui tourne mal, et de protections allant de la mansuétude à la complicité autour des coupables.

La photographe attend les amis de Daria. Ils ne devraient pas tarder mais elle ne supporte plus de rester là, dans ce couloir de la mort. Solün sort fumer. Epuisée, elle se laisse tomber sur les marches de l’immense escalier et tire de longues bouffées sur sa clope. Comme à chaque fois, cela semble l’apaiser… Elle a envie de pleurer mais rien ne sort, aucune larme ne coule. Il y a juste cette douleur sourde au fond de sa gorge, ce chagrin tapi là, depuis longtemps. Elle ravale ses larmes et observe attentivement la foule qui l’entoure. Des homos, filles et garçons, qui sont venus manifester leur colère et leur soutien. Avec les SMS et Twitter, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Solün n’a pas pris ses appareils photo mais elle cadre machinalement le cliché qui semble résumer au mieux l’instant : un groupe de très jeunes filles, là-bas, rassemblées autour de quelques scooters clinquants. On dirait qu’elles s’habillent toutes au même endroit, qu’elles ont toutes le même tatouage dans le cou, le même piercing au nombril sur leur ventre plat découvert, le même laptop bag, le même jean slim et les mêmes bracelets cloutés. Peut-être qu’elles se fournissent sur ce site Internet spécialisé sur lequel Solün commande parfois des DVD ou des bouquins ? Elle a découvert depuis peu cette industrie de la culture gay et lesbienne et elle a un peu de mal à digérer les codes et symboles répétés à l’envi : les plans marketing plutôt grossiers, les scénarios de film écrits sur mesure, les romans calibrés, les sites de rencontre… Tout cela lui laisse un drôle de goût. Pourtant, lorsqu’elle observe ces gamines qui se sont rassemblées pour défendre l’une d’entre elles et qui lancent infatigablement leurs slogans anti-homophobie, elle ne peut s’empêcher de les admirer. Les victimes de la mode font preuve d’un courage qu’elle n’a jamais eu.

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Sadie Anderson (« Lip Service »)

Le bât blesse en deux principaux endroits, pour la lectrice ou le lecteur (il y a d’autres menus défauts, mais plus banals – telle cette propension commune aujourd’hui, dans tant de romans, qu’ont les personnages à nous faire part en permanence de leurs goûts musicaux, que cela apporte quelque chose à l’atmosphère ou non). Tout d’abord, la précision des scènes d’exposition (souvent laborieuses) est extrêmement hétérogène, détaillant certains sujets avec trop de clarté et à loisir alors que d’autres restent confus et elliptiques, sans que l’on puisse sentir là une nécessité ou une intention narrative particulières. Ensuite, l’ensemble des personnages ou presque (et ils sont nombreux) semblent souffrir d’une curieuse maladie littéraire, consistant, que ce soit sous forme de monologues intérieurs au point de vue narratif bizarrement situé ou de dialogues particulièrement exhaustifs dans leurs détails triviaux ou évidents, à annoncer ce qu’ils vont faire, à nous le raconter quand ils le font et à en rendre encore compte ensuite, conduisant l’écriture à un bavardage répétitif et incessant qui finit par être agaçant ou épuisant, selon la résistance de chacune ou de chacun. Ces deux travers sont dommageables, c’est certain, mais ne me semblent absolument pas irrémédiables.

Opération commando réussie ! Daria soupire, épuisée par les nuits blanches qui s’accumulent dangereusement. Celle du street-art l’a laissée sur les genoux. À peine arrivée, elle s’installe pourtant devant son ordi sans même enlever sa veste et se connecte sur son blog. Ce soir, elle a servi de proie… Elle vient de tester en direct les traquenards des réseaux sociaux.
Mafalda lui parle depuis plusieurs mois de deux tordus qu’elle suit à la trace sur le web. Un couple qui se sert de Facebook pour draguer des homos, leur donner rendez-vous et les agresser. Maf les avait repérés en essayant d’aider Stan, un gars d’à peine seize ans qui est passé entre leurs mains. Pas de bol pour eux, quand Mafalda se lance à la chasse aux pourris sur Internet, personne ne peut lui échapper ! On dirait que le clavier qu’elle tapote comme une dingue est le prolongement naturel de ses mains. Et puis elle a ses réseaux et ses potes masqués pour lui filer un coup de main sur ce type d’affaire. Plongée à longueur de nuits dans ses lignes de codes, Super Maf n’en émerge que pour rendre justice. C’est d’ailleurs grâce à l’une de ses interventions sur le forum des Fées du logis qu’elles ont fait connaissance, dix ans auparavant…

Malgré ces faiblesses réelles mais surmontables, et bien que n’ayant ici ni l’habileté narrative d’une Nicola Griffith dans « Ammonite » ou dans « Slow River », ni l’acuité intense d’une Camille Cornu dans « L’intime n’a jamais été aussi politique ici-bas » ou dans « Nos corps seront témoins », Marie-Hélène Branciard nous offre néanmoins une intéressante incursion policière et – oui – sentimentale dans une marge électronique ou physique où le droit reste encore et toujours à réclamer, où la vengeance se révèle un fantasme potentiellement efficace, où la lutte contre la peur, au moins autant que contre les préjugés, reste bien un enjeu essentiel.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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