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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « À la vitesse de la lumière » (Javier Cercas)

Écrire aux portes de l’enfer.

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Pourquoi et comment écrire ? Ces questions sont au cœur de ce roman brillant et bouleversant de Javier Cercas, publié en 2005 et traduit en 2006 par Élisabeth Beyer et Aleksander Grujičič pour les éditions Actes Sud, qui raconte une histoire, en même temps que la naissance d’un écrivain.

Au début du roman, le narrateur, jeune homme désœuvré et fauché à Barcelone, rêve d’écrire. Grâce à un professeur de littérature bienveillant, il obtient une bourse de professeur assistant et s’envole vers l’université d’Urbana aux États-Unis. Durant ses premiers jours sur place, la tristesse et la nostalgie le gagnent : il se sent devenir fantôme dans cette ville aseptisée au milieu de nulle part, une atmosphère parfaitement retranscrite dans le premier roman de Javier Cercas, «À petites foulées».

Ce texte, «À petites foulées», ainsi que la parution d’un autre roman tournant autour d’un épisode mineur de la guerre civile espagnole et qui va lui apporter un succès foudroyant quelques années plus tard (le lecteur pense évidemment aux «Soldats de Salamine») sont d’ailleurs évoqués au cours du récit, dans des conversations avec le personnage-pivot du roman que nous lisons, Rodney Falk. Le narrateur est ici présenté comme l’auteur de ces textes, et Javier Cercas brouille ainsi brillamment les pistes entre réalité et fiction, entre un narrateur anonyme et l’auteur, donnant à «La vitesse de la lumière» une impression de réalité dense et bouleversante, entremêlant le roman et l’histoire de sa genèse.

Les deux hommes partagent un même bureau à l’Université d’Urbana mais Rodney Falk, assistant d’espagnol plus âgé et vétéran de la guerre du Vietnam est un être à part, solitaire à l’air égaré et au physique meurtri, un homme grand et taciturne se déplaçant avec une allure de pachyderme instable, le visage ceint d’un morceau de tissu noir à cause d’une lésion à l’œil, l’un de ses multiples points communs avec le personnage du professeur Olalde dans «À petites foulées».

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Urbana, Illinois. Photo : ® Daniel Schwen

Après une entrée en matière difficile, les deux hommes se lient et se retrouvent chaque semaine autour d’une bière pour parler littérature. Rodney Falk s’avère être extrêmement cultivé, contrairement aux apparences et aux médisances des professeurs de l’université, passionné des classiques de la littérature américaine et en particulier d’Ernest Hemingway. Leurs conversations vont bousculer les préjugés du narrateur, enrichir sa connaissance de la littérature et anéantir sa première tentative d’écriture romanesque, que Rodney juge épouvantable.
Sans rien révéler ou presque de la vie de cet homme, et en particulier du trou noir au centre de son être, le traumatisme ingérable de la guerre du Vietnam, Javier Cercas réussit à communiquer la folie sous-jacente et le sentiment de perdition qui l’habitent, comme s’il était «un enfant perdu dans une réunion d’adultes» ou un «animal perdu dans un troupeau d’animaux d’une autre espèce», notamment dans ces scènes inouïes où le narrateur l’observe à son insu face à des enfants qui jouent au frisbee ou quittant une soirée, seul dans des ténèbres indéchiffrables.

«Je me suis penché par la fenêtre qui donnait sur la rue et je l’ai vu. Il se tenait sur l’escalier, grand et fort, désemparé et indécis, son profil de rapace se découpant à peine dans la faible lumière des lampadaires tandis qu’il remontait le revers de sa veste en cuir et enfonçait sa casquette, restant immobile à regarder l’obscurité de la nuit et les gros flocons de neige qui tombaient devant lui en recouvrant d’un éclat mat le jardin et le trottoir. Pendant une seconde, je me le suis rappelé assis sur le banc en train d’observer les enfants qui jouaient avec le frisbee et j’ai cru qu’il pleurait ou, plus précisément, j’ai eu la certitude qu’il pleurait mais, à la seconde suivante, j’ai cru qu’il ne faisait en réalité qu’observer la nuit d’une manière très étrange, comme s’il voyait en elle ce que je ne pouvais voir, comme s’il regardait un insecte énorme ou un miroir déformant, et j’ai ensuite pensé que non, qu’en réalité il regardait la nuit comme s’il était au bord d’un précipice très noir et que personne n’avait autant le vertige ni autant peur que lui et, soudain, pendant que je pensais cela, je me suis rendu compte que le ressentiment que j’avais accumulé contre Rodney tout au long de la semaine s’était dissipé, peut-être parce qu’à ce moment-là j’ai cru comprendre pourquoi il n’assistait jamais aux soirées mais pourquoi il avait assisté à celle-là.»

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Massacre de Mỹ Lai. Photo : ® Ronald Haeberle

Critique, catalyseur et inspirateur des ambitions littéraires du narrateur, le mettant en garde contre les dangers du succès, désastre irrémédiable qui risque de s’abattre sur lui comme une maison en flammes ; la matière du roman se cristallise autour de Rodney Falk, de son expérience de la guerre du Vietnam et de l’impossible retour au quotidien – récit qui sera fait par son père, évoquant celui de Tim O’Brien dans «À propos de courage» – et cette expérience fondatrice et destructrice du Vietnam fait écho à celle du narrateur : après avoir rencontré un succès inattendu et foudroyant, il tombe dans le gouffre annoncé. Avili par la gloire et son ivresse, puis frappé par un drame personnel, il ne peut plus se relever de cet abîme et entrevoit alors comme seule issue de se tourner à nouveau vers Rodney Falk.

«Je passais des semaines entières sans sortir de chez moi, à lire des romans policiers au lit, consommant soupes en sachet, boîtes de conserve, tabac, marijuana et bière, mais, le plus souvent, je passais la nuit dehors, arpentant la ville sans répit, marchant sans direction ni objectif précis, m’arrêtant de temps en temps pour prendre un verre, me reposer un moment et reprendre des forces avant de continuer mon errance jusqu’à l’aube, et je revenais chez moi anéanti, je m’allongeais sur le lit, tombant de sommeil et incapable de dormir, irrité par les bruits étrangers du monde qui, incroyablement, poursuivait son cours imperturbable. L’insomnie a fait de moi un théoricien passionné du suicide, et à présent je pense que si je ne l’ai pas mis en pratique, ce n’est pas seulement par lâcheté ou excès d’imagination, mais aussi parce que je craignais que mes remords ne me survivent, ou, plus probablement, parce que j’avais découvert que, plus que mourir, je souhaitais n’avoir jamais vécu, et c’est pourquoi je m’endormais parfois d’un sommeil transparent et sans rêves, où je m’imaginais vivre dans les limbes purs de la non-existence, dans le bonheur d’avant la lumière, d’avant les mots.»

Texte poignant sur le mal et la culpabilité, l’amitié et l’amour, «À la vitesse de la lumière» forme un roman circulaire et brillant sur les rapports aimantés qu’entretiennent l’écriture et la vie, la sinuosité et l’imprévisibilité des chemins qu’elles empruntent, et un portrait superbe de l’écrivain, se tenant sur un seuil fragile entre vie et mort.

Javier Cercas sera l’invité de la librairie Charybde le 18 novembre prochain en soirée, pour fêter les parutions de son roman «Le mobile» et de son recueil de conférences «Le point aveugle» (Actes Sud, novembre 2016).

FOTO.-Javier-Cercas

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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