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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Zonzon pépette » (André Baillon)

De la redoutable fleur de bitume qui ne mâche ni ses mots ni ses gestes.

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AU CERCLE Tout marcha bien. Le type, un gros Angliche, lui donna deux guinées et ne se rhabilla pas si vite qu’elle n’eût auparavant le temps de lui chiper son portefeuille. Elle lui laissa montre, parce que, demain, il y aurait encore des montres. Son coup fait, elle pensa, comme au temps de Paris :
– Salaud, je t’emmerde.
Elle n’eut pas à remettre de chapeau ; elle n’en mettait jamais. Un coup de pouce au chignon, un coup de poing à la jupe, les mains au tablier où sont les poches, puis en route. ☇ Dans la rue, elle se dépêcha pour rejoindre son homme. Quand il ne la suivait pas, elle savait où le trouver : au Cercle, avec les copains. En chemin, près de la Tamise, elle rencontra le policeman qui, un jour, l’avait coffrée ; lui ou un autre. Comme elle marchait vite, il ne pouvait rien lui dire. Elle avait, pour les flics, des idées très précises. Elle tourna la hanche :
– Toi,  je t’emmerde !
Ouf ! Ce qu’elle suait dans ce cochon de Londres ! Dans ces ruelles, les gens couchaient par terre, et pas tous sur des paillasses : il y avait des hommes avec des femmes, des vieux, des jeunes, des nichées de pauv’gosses. Cela puait le poivre. Cela puait aussi comme dans une chambre après l’amour. Elle constata ce qu’elle constatait tous les jours : que beaucoup de ces femmes étaient jeunes, avec de bonnes cuisses et de cette chair encore verte qui plaît aux hommes. Elle pensa :
– Sont-elles bêtes, quand il y a tant de types.

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Publié en 1923, le quatrième texte d’André Baillon a été réédité en 2006 puis en 2015 chez Cent Pages. On y trouve sans doute l’une des plus formidables fleurs de bitume de la littérature française, prostituée haute en couleur et bien en chair, ayant quitté son Belleville natal pour arpenter les trottoirs du Londres de l’après première guerre mondiale, évoluant très à son aise et décomplexée dans un environnement aliénant et cruel, laissant sourdre une permanente joie paradoxale de ces journées et de ces nuits de maquereaux alertes, de guets à effectuer lors de cambriolages, de conflits éventuels entre filles, de convoitises diverses et de bouts de chemin à tailler dans cette vie. Langue fleurie, tendresses et insultes, vacheries et cruautés instinctives forment le quotidien de cette femme qui avance avec pour devise toujours prête à surgir un fort déterminé « Toi, je t’emmerde ».

L’ALLUMETTE PREND FEU Ce fut un mois d’octobre, à l’époque où la France rappelle ses jeunes classes. Joseph, qui avait ses raisons, quitta Grenelle et débarqua à Londres. Il n’en était pas à son premier voyage. Il avait importé déjà, à l’intention des fondeurs, pas mal de babioles. Mais, cette fois, il arrivait pour du bon et amenait sa môme. Il se rendit au Cercle, il dit :
– Messieurs, je vous présente ma môme Zonzon Pépette.
On répondit : – Ah ! Ah ! Zonzon Pépette.
Et tout fut dit. ☇ Pour le moment, Zonzon Pépette souffrait d’une sacrée jaunisse. Ca la rendait jaune des joues, jaune des mains, jaune de tout ce que de sa viande, elle cachait sous sa jupe. Elle en était fort laide. Même que le grand François, qu’on appelait l’Allumette, après avoir dit comme les autres : « Ah ! Ah ! Zonzon Pépette », se moqua pour lui seul :
– Zut ! La môme à Joseph, elle a une peau d’orange !
Ce qui survint, par la suite, ne lui survint que lentement. Bien pendant huit jours, il ne pensa plus autre chose que :
– Zut, la môme, elle garde sa peau d’orange.
Il avait d’ailleurs à choyer sa môme à lui, une gentille blonde, leste au trottoir et douce, son Tendre Mouton comme il disait, dix fois par jour à bêler :
– Chéri, on s’aime ?
Mais voilà qu’un soir il s’avisa que cette Zonzon avait des joues non plus de jaunisse, mais rouges et tendues, on aurait dit des pommes. Et pas seulement des joues, mais des seins qui tenaient leur place, une bouche qui devait en connaître des choses ! et un fessart acré ! à fatiguer, à lui tout seul, son homme. ☇ Nom de Dieu ! Ça lui entra dans la chair comme une flamme. Le lendemain ça y restait. Et encore plus, les autres jours. Il flambait, François, il voulait la Zonzon, à n’en plus dormir, à s’en gratter où ça le cuisait, à en tanner, pour se distraire, le cuir à sa Lisette, son Tendre Mouton comme il disait, dix fois le jour à bêler :
– Chéri, on s’aime ?

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Au-delà d’un matériau extrêmement rude, bizarrement et trompeusement comme adouci, où la gouaille et la violence se font paradoxale poésie, célébrant à chacune de ces 110 pages (magnifiquement mises en valeur graphique et typographique dans cette édition Cent Pages) les puissances opposées de la verdeur et de la litote, ce texte d’un auteur à qui la vie a particulièrement peu souri (il faut consulter le site qui lui est consacré, Présence d’André Baillon, ici) vibre d’une vie singulière, d’une verve de survivants bravaches dans les interstices d’un univers de vaincus, et d’un étonnant songe aveugle, au quotidien. La belle critique que lui consacre Éric Dussert dans le Matricule des Anges peut être lue ici, et c’est Benoît Virot, l’éditeur du Nouvel Attila, qui m’a donné envie de lire ce texte, inclus dans sa sélection de libraire d’un soir chez Charybde, en février 2016 (la bande-son de la soirée est ici, et « Zonzon Pépette » est évoqué entre 36’32 » et 42’44 »).

Puis merde pour lui, merde pour Betsy, merde pour nous ; elle colla sa jupe sur le voyeur de la porte et s’endormit sur sa paillasse. ☇ En ce temps, ce n’était pas, à Londres, comme c’est devenu depuis : pas ce qu’on appelle les mœurs, pas de cartes, pas ces chichis de Saint-Lazare qui vous ennuient à Paris. Le matin on vous menait devant un juge. Il disait : « Dix shellings ! », on payait, puis on recommençait. ☇ Cela se passa le lendemain. Seulement sa nuit l’avait tellement abrutie qu’elle n’aurait jamais su dire si ce fut dans la prison ou si l’on prit une voiture. ☇ P’tit homme se trouvait dans la salle. On l’avait averti. De la main, il fit signe « à tantôt » et qu’il n’était pas furieux. Alors elle s’en ficha. Elle laissa parler l’agent, elle laissa parler le juge. Il avait une dent en or. Elle pensa :
– Avec ta dent, tout ce que tu voudras, ce ne sera quand même que dix shellings.
Il finit en effet :
– Ten shillings.
Comme elle n’avait pas d’argent, P’tit homme dut courir en chercher au dehors. Cela dura un peu. ☇ Il était à la sortie. Avant toute autre chose, il dit : – Bin vrai ! C’est la première fois que je casque pour une môme.
Ce n’était pas sérieux. Quand c’est pour l’amende, on sait bien : l’homme peut casquer –
sans déshonneur.

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