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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Chronique des guerres occitanes » (Claude Delmas)

Les imaginaires de la guerre civile et du conflit colonial redoutablement mixés en un conte puissamment déstabilisant.

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Sortant de l’État-major de province, une caserne en briques roses, sans doute un ancien couvent, dans un quartier pauvre, un de ces quartiers populaires remplis d’odeurs de fruits désintégrés par la pluie dans les caniveaux, je passe devant une vieille affiche. ENGAGEZ-VOUS, RENGAGEZ-VOUS DANS LA TERRITORIALE, de part et d’autre de laquelle se tiennent deux hommes en faction et je m’enfonce à nouveau dans la ville à travers un dédale de rues étroites montantes et descendantes qui me rappellent certaines promenades ibériques.
Les faubourgs, la façade d’un hôpital, des maisons grises, défraîchies, à l’alignement approximatif. La pluie chaude et baveuse continue de glisser sur mon imperméable. Mes oreilles bourdonnent encore sous l’effet du balancement de l’avion pendant la descente dans le brouillard, une descente précautionneuse, lente, interminable. L’appareil tanguant en douceur, premier aperçu de ce pays entre deux nuages, la montagne et la mer saisies dans un même regard, leur voisinage immédiat, l’une se faisant avaler par l’autre. Une aérogare de province, pimpante, environnée d’oliviers et de pins parasol. Sur les terrasses, des hommes en treillis, l’arme à la hanche, surveillant l’arrivée et le roulage au sol de l’avion, arrosés de crachin.

Publié en 1983 chez P.O.L., le onzième roman de Claude Delmas réalise une jolie prouesse en imaginant une guerre très particulière, puisqu’elle prend toutes les caractéristiques d’une guerre coloniale menée… en Occitanie, transposant presque paisiblement les motifs que l’on est plus enclins historiquement, en France, à assigner à des rizières ou à des djebels plutôt qu’à des causses, des garrigues, des cloups, des pinèdes ou autres bastides.

L’hiver qui précéda cette guerre ?
Un hiver non pas rude – on sait que jamais les hivers, là-haut, ne sont rudes – mais maussade, venteux, pluvieux, interminable. Et, bizarrement, une absence presque totale de printemps.
À la fin d’un après-midi, l’été vint, déferla sur la ville sans annonce, brutalement comme un orage. Sortant sur le devant des maisons, les habitants des quartiers populaires se mirent à rire et se congratulèrent. Je crois qu’on fut heureux, de manière inédite, pendant les premières journées. Puis on s’habitua, rapidement, sans lassitude. Certains voyaient dans la soudaineté de cette chaleur le présage d’événements inopinés. On prolongeait par indolence les soirées, on s’endormait sur des chaises, à même les trottoirs, dans la très relative fraîcheur des soirées. Le lendemain, on partait au  travail avec des allures titubantes de somnambules. L’absentéisme prit, dans les entreprises, des proportions inaccoutumées. Les troubles qui agitaient, depuis le début de l’année, quelques régions du Sud – le Sud lointain, mythique de nos vacances – et qui avaient débuté par un refus banal mais généralisé de payer l’impôt cessèrent d’occuper la première page des journaux.

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Par un curieux effet de déplacement dans le familier (que l’on retrouve par exemple, avec une visée similaire, dans « Les événements » de Jean Rolin en 2015), Claude Delmas insuffle dans une réalité occidentale un air de fin du monde feutrée, dont les échos assourdis parviennent, comme de très loin, à une petite section de soldats d’élite campés sur le terrain sous l’autorité du narrateur, officier réserviste de son état, qui a mis femme et enfants à l’abri dans leur famille suédoise, en attendant que la menace indistincte qui semble peser sur le nord de la France se dissipe, ou – qui sait ? – triomphe.

Non, à bien y réfléchir, à me remémorer les quelques semaines qui viennent de s’écouler, cette période ne m’apparaît pas comme riche en péripéties, les seuls éléments de nouveauté pour moi étant constitués par ce paysage et par les êtres qui m’entourent, vieux paysans, paysannes muettes, mes vingt soldats.
Je crains que la seule vertu de cette guerre ne soit en définitive de m’avoir éloigné de chez moi, de sorte que je n’aurai pas grand-chose à raconter quand sera venu le moment d’y retourner.
Car les guerres ne laissent en nous de traces profondes que lorsqu’elles sont longues, errantes, déplacées, lorsqu’elles maintiennent leurs acteurs loin des murs de la cité. Alors le temps qui passe ne compte plus. On ne se sent pas, on ne se voit pas vieillir. Simplement, on vieillit. Le passé se fait de plus en plus léger puis s’oublie. Et la durée n’est pas sans cesse interrompue par un réveille-matin.
Nous avons trop attendu et cette guerre-là – les Guerres occitanes – n’a que trop tardé, n’est-ce pas ?
D’où l’impatience de ce récit.

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Jacques Perrin dans « L’honneur d’un capitaine » (Pierre Schoendorffer, 1982)

Dans ce manoir rustique qu’il n’a même pas été nécessaire de réquisitionner, son notaire de propriétaire ayant fui avant l’arrivée de la troupe, le capitaine prend ses quartiers, personnage sérieux mais comme perpétuellement noyé dans ses pensées et dans la tenue de son journal, couvé par ses soldats qui semblent avoir à cœur de le protéger – on ne sait exactement de quels démons. Le Pierre Schoendorffer du « Crabe-tambour » (1977) ou de « L’honneur d’un capitaine » (1982), pour ses étonnants climats d’avant-postes légèrement hantés, n’est peut-être pas si loin. Jean Lartéguy est sans doute tout proche aussi, celui des « Centurions » (1960) bien entendu, mais aussi celui des étonnants « Baladins de la Margeride » (1962), si nourris de la Lozère d’origine de cet auteur bien incompris aujourd’hui, et de ce journaliste dont la silhouette toujours iconoclaste et toujours terriblement bien informée, éclaire la présence primesautière et néanmoins menaçante du personnage d’Andrew Morton, l’ami d’enfance du narrateur, devenu écrivain et agent difficile à cerner, ici.

La guerre d’Algérie pèse de tout son poids sur l’imaginaire de ces « Guerres occitanes », à l’évidence, et l’on sent à quel point le changement de contexte et de géographie humaine fonctionne comme une redoutable machine à ébranler préjugés et certitudes. Le décor proposé n’est toutefois pas uniquement celui du conflit de basse intensité, face à une guérilla incompréhensible et fuyante, qui vide farouchement les villages de tous leurs hommes valides, en ne laissant aux soldats que du vent à étreindre. Il est aussi celui d’une tension sexuelle permanente et de menées interlopes, dont le paradoxe n’est qu’apparent, renvoyant avec force à certaines des plus saisissantes  pages du « Tombeau pour cinq cent mille soldats » (1967) de Pierre Guyotat.

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Ma vie connaissait donc une pause, un ralenti.
Chaque jour, répétitivement, je me réveillais à l’aube, au moment où les poids-lourds commençaient à rouler sur le boulevard, et je m’interrogeais sur le sens de cette angoisse poreuse, insaisissable, craignant de devenir à la longue un vieillard-enfant au sein des conventions professionnelles et sociales que je m’étais imposées et sachant que, dans ces circonstances, je n’avais même pas le recours de l’ironie, moi qui étais, tout au moins à cette époque, rarement habité par l’humour.
Quand éclatèrent les Guerres occitanes, donc, toutes les issues me semblaient fermées et j’étais incapable de découvrir par moi-même un trou, un interstice au moins dans le réel qui m’eût permis de mettre un terme à ce désarroi quadragénaire.
Quand survint cette catastrophe, la guerre, événement inopiné, éclatant au début de l’été pour empêcher mes compatriotes de s’en aller en vacances ou pour ramener vers le Nord ceux qui avaient déjà pris le large.
Il fallait donc partir, et comme il s’agissait d’un long voyage, je m’y préparais dans l’agitation et dans l’euphorie, heureux d’être encore assez jeune pour que l’autorité militaire ne m’affectât pas au cadre de réserve, ce qui était le cas de la plupart de mes camarades de bureau.
La guerre, comme autrefois, chair du monde et pourvoyeuse d’inédit.

Dans ces 150 pages, il y  aussi – peut-être surtout – une belle écriture de l’attente. En jouant avec cette figure du guerrier en tension instable face à une menace impalpable et comme désirée, aux côtés des grands prédécesseurs Ernst Jünger, Dino Buzzati et Julien Gracq, ou, plus proche de nous, Xavier Hanotte et son beau « Des feux fragiles dans la nuit qui vient » (2010), Claude Delmas, deux ans après l’abandon du projet d’extension du camp militaire du Larzac (et après une décennie de luttes non-violentes), précisément, questionnait en profondeur, mine de rien, et sans hasard, la mythologie de l’aventurier et du combattant, et les forces délétères qui s’insinuent si aisément dans les bonnes intentions, avant le dessillement.

J’ai appris seulement en rédigeant cette note que l’auteur, qui se revendiquait avec force comme écrivain catalan, est décédé le 21 septembre 2016 d’un cancer, à 84 ans.

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Photo : ® Philippe Cadu

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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