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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Chroniques orsiniennes » (Ursula K. Le Guin)

La puissance intime et politique de l’Europe centrale imaginaire d’Ursula K. Le Guin, en onze nouvelles orchestrées.

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RELECTURE

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Parues en 1976 en recueil (mais comportant des textes pouvant remonter à 1961 pour leur publication en revue), les onze nouvelles des « Chroniques orsiniennes » d’Ursula K. Le Guin, traduites en français en 1991 chez Actes Sud par André de Los Santos, trop souvent négligées par la critique et par le lectorat SF et fantasy de l’auteure, particulièrement chez nous, jouent pourtant un rôle réellement essentiel au sein de l’œuvre de la créatrice de Terremer et de l’Ekumen.

Contrée imaginaire d’Europe centrale, sans accès à la mer, empruntant beaucoup de ses caractéristiques à la Tchéquie, mais pouvant aisément y mêler des éléments issus de Hongrie, de Serbie, voire de Pologne, en même temps que nombre de pures inventions, Orsinia, imaginée très tôt dans sa carrière littéraire par la jeune écrivaine, joue un rôle éminent de creuset créatif, où la conscience des origines familiales – même déjà lointaines -, le poids historique formidable d’une Europe centrale ou orientale qui irrigue de sa culture rémanente un imaginaire pourtant soigneusement rétif, le sentiment tragique de la vie même, s’unissent en une pure alchimie où se sourcent et se décantent les motifs cruciaux développés ailleurs dans l’œuvre – creuset qu’elle ne manque pas de rappeler dans plusieurs des essais composant son « Langage de la nuit ».

Ils savaient – ils n’y étaient pas pour rien – que le Dr Kereth pourrait tenter d’obtenir l’asile politique à Paris. Aussi, dans l’avion volant vers l’Occident, à l’hôtel, dans les rues, pendant les assemblées et même pendant qu’il lut sa communication devant la section de cytologie, il fut discrètement accompagné par des personnages obscurs et assidus, pouvant faire figure d’étudiants avancés ou de microbiologistes croates, mais n’ayant ni nom ni visage. Non seulement sa participation donnait un certain éclat à la délégation de son pays, mais son gouvernement en retirait quelque bénéfice : « Nous l’avons même laissé partir ! » Ils avaient donc tenu à sa présence là-bas. Mais ils le gardaient à l’œil. Il en avait l’habitude. Dans son pays exigu on ne pouvait échapper aux regards qu’en restant tout à fait immobile, en tenant au repos corps, langue et esprit. Il avait toujours été remuant et bien en vue. Aussi quand, tout d’un coup, le sixième jour, il se retrouva seul en pleine lumière, il resta interdit un moment. Suffisait-il d’enfiler une allée pour réussir à disparaître ? (« Les fontaines »)

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Comme chez le Milan Kundera de « Risibles amours » (1963), le László Krasznahorkai du « Tango de Satan » (1985) ou l’Anne-Sylvie Salzman des « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » (2014), il faut fort peu de notes à Ursula Le Guin pour bâtir, en quelques phrases ou paragraphes, de solides constructions terriblement évocatrices, maîtrisant à merveille les archétypes culturels enfouis qui peuvent ainsi être mis à véloce contribution. Utilisant une structure de recueil que la spécialiste Elizabeth Cummins qualifiera dans son « Understanding Ursula K. Le Guin » (1990) de « radiale », elle jongle avec les dates, soigneusement remisées en conclusion de chaque nouvelle, pour bâtir sa fresque signifiante à partir de moments intimes ancrés dans des environnements politiques et historiques puissants, mais dont la présence reste celle d’un arrière-plan qui informe les vies de chacune et de chacun sans se donner nécessairement à voir, en 1960, 1150, 1920 (deux fois de suite), 1956, 1910, 1962, 1938, 1965, 1640 et 1935.

La nuit descendue des montagnes s’avançait sur la route neigeuse. L’ombre avala le village, la tour de pierre du Donjon de Vermare, le galgal au bord de la route. L’ombre tenait les encoignures des pièces du Donjon, siégeait sous la grande table comme au-dessus des poutres et attendait derrière l’épaule de chacun des hommes assis au foyer. (« Le galgal »)

On notera au passage la finesse de la traduction d’André de Los Santos, qui épouse au plus près la phrase intense mais sans ornementation d’Ursula K. Le Guin, sa facture apparemment classique ici mais ne dédaignant pas quelques brutalités singulières, et la présence d’allusions aussi nombreuses que discrètes, la moindre n’étant pas bien entendu celle de ces tertres sacrificiels (« barrows ») pour lesquels le traducteur a su aller chercher la nécessaire référence à J.R.R. Tolkien (dont on sait la fascination qu’il exerça très tôt sur l’auteure) et les « galgals » de la traduction canonique effectuée par Francis Ledoux en 1972-1973.

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Pendant sa convalescence, je passai le voir chaque jour. Il m’attirait. La dernière nuit avait été une de ces nuits dont seule la jeunesse peut avoir l’intuition – une nuit entière, d’un crépuscule à l’autre, à côtoyer la vie et la mort avec, au-delà des fenêtres, l’hiver, la forêt, et la nuit.
Je dis moi-même « forêt », tout comme le faisait Minna, pour parler de cette garde de quelques centaines d’arbres. Il y avait eu là une forêt autrefois. Elle avait couvert tout Valone Alte, comme les propriétés des Ileskar. Pendant un siècle et demi le déclin avait été continu. Il ne restait plus rien que le bosquet, la maison et une part dans la société betteravière Kravay, assez pour permettre de vivre à un Ileskar. Restait aussi Martin, le garçon au visage en lame de couteau, son serviteur en principe, quoiqu’ils partageassent le travail et la table. Martin était un drôle de corps, dévoué à Ileskar et jaloux. Je percevais dans cette dévotion une véritable pulsion, non pas sexuelle mais possessive. Cela ne me troublait guère. Il y avait quelque chose chez Galven Ileskar qui faisait paraître cela tout naturel. Il était naturel de l’admirer et de vouloir le protéger. (« La forêt d’Ile »)

Si Terremer fait souvent figure de laboratoire éthique dans l’œuvre globale d’Ursula K. Le Guin, si l’Ekumen développe souvent la dimension politique de l’histoire et de l’anthropologie, et si la Californie du Nord y tient largement lieu de terrain d’expérimentation sociale, Orsinia est sans doute ce qui s’y rapproche le plus d’une fondation psychologique et intime. Sous le poids extraordinaire de sociétés authentiquement coincées (l’ombre de la Cacanie de Robert Musil plane aussi sur une partie de ces nouvelles), sans issue apparente, par les codes de chevalerie, par les rituels amoureux socialisés, par les déterminismes matériels, par les coutumes noyées dans le formol, les personnages sont toujours ou presque, ici, confrontés à des choix intimes d’une singulière profondeur, qu’ils soient humbles paysans, militaires endurcis, révolutionnaires en gestation, ou pères transis de peur. Et contre toutes attentes, des libertés paradoxales parviennent, souvent, à s’inventer sous ce carcan.

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Ils plaisantèrent et bavardèrent, la petite fille brune hurla de rire, les cheveux blonds de Kasimir retombèrent sur ses yeux, les deux garçons de onze ans se disputèrent, l’homme maigre et souriant s’assit, une guitare à la main, et se mit aussitôt à jouer, penchant sur son instrument son visage au nez en bec de corbeau. Sa main droite avec laquelle il pinçait les cordes était légèrement estropiée ou déformée. Tout le monde se mit à chanter, sauf Stefan qui, la gorge douloureuse, ne connaissant pas leur répertoire et n’ayant pas envie de chanter, garda un silence morose. Le Dr Augeskar entra. Il serra la main à Kasimir et d’un seul coup l’éclipsa, comme un roi de haute stature à côté d’un héritier improbable et fluet. « Où est ton ami ? Je suis désolé de ne pas avoir pu vous attendre à la gare, j’avais une urgence là-haut sur la colline. J’ai dû faire une appendicectomie sur la table de la salle à manger. C’était comme découper une oie de Noël. Va te coucher, Antony. Bendika, donne-moi un verre. Je te sers, Joachim ? Et vous, Fabbre ? Il servit le vin rouge et s’assit avec eux à la grande table ronde. Ils se mirent à chanter. Augeskar proposait les chansons et conduisait les autres de la voix ; il remplissait la pièce. Celle de ses filles qui était blonde coqueta avec lui, la plus jeune, une brune, éclata d’un rire aigu, Bendika taquina Kasimir, Bret chanta une chanson d’amour en suédois ; il était seulement onze heures du soir. Le Dr Augeskar avait, sous ses sourcils blonds, des yeux gris et clairs. Stefan croisa leur regard. « Vous avez pris froid ? » (« Une semaine à la campagne »)

Malgré de profondes différences d’angle politique, de champ littéraire et de méthode narrative par rapport au reste de l’œuvre, plus connue en France, d’Ursula K. Le Guin, ce qui peut à bon droit dérouter d’abord lectrices et lecteurs, les « Chroniques orsiniennes » offrent bien une facette essentielle de l’ensemble, un extrait extrêmement concentré, une essence de l’alchimie des rapports humains individuels et de leur sens collectif éventuel, sur ce terrain compact et inattendu, espace confiné situé totalement à l’opposé des grands horizons archipélagiques ou multi-planétaires, que ne hantent pourtant pas seulement, loin de là, les souvenirs des forêts, les usines déjà en déshérence et les destins brisés.

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À propos de charybde2

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