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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Calme blanc » (Charles Williams)

Seul à la voile en plein Pacifique, un couple rencontre un curieux bateau-stoppeur.

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Publié en 1963, traduit en français en 1965 à la Série Noire de Gallimard par Michel Peyran, « Calme blanc » est l’un des derniers romans écrits par le prolifique Charles Williams, figure marquante du « hardboiled » américain des années 1950-1960, raisonnablement célébré en son temps par Jean-Patrick Manchette dans ses « Chroniques », notamment.

Moins de quatre heures plus tôt, Ingram, ayant tout amarré sur le pont, était descendu dans la cabine ; pourtant, il s’éveilla à l’aube. Dans la  faible lumière qui filtrait par le hublot, il tourna la tête pour regarder sa femme qui dormait sur la couchette opposée. Vêtue d’un léger pyjama de coton sans manches, Rae était allongée sur le ventre, le visage tourné vers lui. Sa toison de cheveux courts s’éparpillait sur l’oreiller qu’elle enlaçait. Même dans son sommeil, elle écartait légèrement les jambes pour résister au mouvement du yacht. « Tout lui est égal », pensa-t-il avec admiration. Il y a des gens qui deviennent irritables, voire impossibles, à bord d’un voilier, quand le calme plat dure trop longtemps, à cause du tangage incessant, du claquement des cordages, des bruits agaçants mais inévitables que font les objets qui roulent dans les tiroirs et les placards. Rae, elle, acceptait tout sans se plaindre, si ce n’est une apostrophe bien sentie quand le réchaud lui crachait à la figure. Après tout, disait-elle, ils n’étaient pas pressés. C’était leur lune de miel et ils jouissaient d’une intimité dont l’étendue de mesurait en millions de kilomètres carrés.

C’est à partir du film de Philip Noyce, en 1989, avec Nicole Kidman, Sam Neill et Billy Zane, que j’avais découvert l’existence de ce roman (au scénario en réalité assez différent du film, en dehors de quelques solides prémisses), qui servit aussi de base à une adaptation inachevée d’Orson Welles, « The Deep »).

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Quelques minutes encore et l’eau du café allait bouillir. Il plongea un bras dans le capot, éteignit le fanal du mât et passa à l’avant. Il avisa une petite échelle tassée sous les saisines du canot de sauvetage, au-dessus du rouf. Il la dégagea, l’accrocha à bâbord, enjamba la rambarde et plongea. Une fois revenu à la surface, il se mit à nager un crawl vigoureux et régulier, parallèlement au yacht. Il fit le tour de l’étrave et revint de l’autre côté. Il se tourna alors sur le dos et se laissa dériver un moment ; parvenu à une dizaine de mètres à l’arrière du bateau, il le regarda avec affection.
Le Sarrasin mesurait dix mètres à sa ligne de flottaison, douze hors tout. Gréé en ketch, il disposait d’un bordage d’acajou monté sur des membrures de chêne. Il avait moins de dix ans et sortait d’un chantier naval de la Nouvelle-Angleterre.
« Les croisières en haute mer, voilà ce qu’il lui faut, songea-t-il, et il répond vraiment à ce qu’on en attend. » Là-dessus, on pouvait naviguer aussi loin qu’on voulait, et aller n’importe où ; à condition qu’on eût un peu de bon sens, ce bateau était capable de vous ramener du bout du monde.

En lune de miel sur un voilier de dix mètres au milieu du Pacifique, entre Clipperton et les Marquises, provisoirement encalminé, un couple voit un beau matin apparaître un autre voilier, que quitte frénétiquement un jeune homme pour les rejoindre en annexe, à force de rames, racontant que tout le reste de l’équipage est mort d’un empoisonnement alimentaire auquel il a miraculeusement échappé, avant de manquer lui-même mourir noyé, le bateau en question faisant eau de plus en plus spectaculairement depuis plusieurs jours.

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Ingram baissa la main pour couper le moteur et, dans le brusque silence, ils purent entendre le cliquetis et le grincement des tolets du canot qui s’avançait vers eux, toujours à la même allure. L’homme tourna la tête dans leur direction mais ne leur lança aucun appel. Il allait les heurter par le travers. Ingram sauta rapidement sur le pont et s’agenouilla le long du bordage pour saisir la proue du canot et tenter de la détourner de sa course, mais l’ultime effort du rameur lui avait communiqué trop d’élan et le canot heurta le Sarrasin, puis il pivota et se plaça parallèlement à lui. L’homme lâcha ses avirons. L’un d’eux glissa par-dessus le bordage, mais Ingram l’empoigna de sa main libre et le flanqua dans le canot.
– Vous y êtes, dit-il doucement. Pas de panique…

Je n’en dirai pas davantage sur ce qui se passe réellement dans ce coin désert du Pacifique, et je vous recommande de fuir soigneusement la quatrième de couverture trop bavarde : Charles Williams a apporté un soin réel à laisser planer des doutes et des interrogations le plus longtemps possible, il serait dommage de dissiper trop vite ces précieuses brumes de chaleur. On se laissera ainsi volontiers surprendre par un scénario qui n’est pas du tout aussi linéaire que ce que nos premières intuitions pourraient laisser supposer (et qui est, notamment, sensiblement plus tortueux que celui retenu par Philip Noyce pour son film). On se délectera aussi, si l’on est friand de ce type de précision, de la belle exactitude du vocabulaire du nautisme et de la technique utilisé par Charles Williams (que ses 10 ans dans la marine marchande et ses 4 ans dans l’US Navy ont dû aider pour cette maîtrise), à très bon escient et sans lourdeur inutile (ce que la traduction française de Michel Peyran, portant fièrement son parfum de plaisance à voile des années 60, rend parfaitement – au risque de dérouter quelque peu, par moments mais de manière fort gracieuse, les amatrices et amateurs d’aujourd’hui, dont le lexique a connu quelques mutations ces trente ou quarante dernières années). Cette transposition d’un univers mental de dur-à-cuire et d’une situation dramatique en réalité relativement classique, opérée sur un voilier de dix mètres loin de toute civilisation, trouve de quoi surprendre et de quoi tenir en haleine, et tient ainsi très largement les promesses de son environnement inhabituel.

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À propos de charybde2

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Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Calme blanc » (Charles Williams)

  1. Le film avec Nicole Kidman est vraiment bien…

    Publié par Goran | 15 octobre 2016, 08:12
    • Oui, j’avais beaucoup aimé le film aussi, qui introduit (je l’ai réalisé à la lecture) beaucoup d’éléments bien différents par rapport au roman, mais qui prend soin aussi de ménager des effets le plus possible avant de basculer. Et l’actrice et les acteurs sont très bons (le héros de Jurassic Park I et III assure, comme Nicole Kidman…).

      Publié par charybde2 | 15 octobre 2016, 11:01
  2. Excellent film en effet, j’en garde un souvenir très fort. Et du coup, j’apprends aujourd’hui qu’il s’agissait au départ d’un roman… Il n’est jamais trop tard… 😀

    Publié par lorhkan | 15 octobre 2016, 10:32

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