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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Achille » (Marie Richeux)

Une puissante actualité intime du mythique Achille aux pieds légers.

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Publié en 2015 chez Sabine Wespieser, ce deuxième texte de Marie Richeux est fort différent des instantanés à diffraction poétique de son « Polaroïds » (2013), mais partage en revanche avec eux une capacité singulière à extraire du sens et de la beauté d’un environnement mythologique, ancien ou moderne, qui ne demande qu’à vivre et se déployer pour peu qu’on le regarde avec la bonne intensité et la distance idoine.

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Le vent se déplace dans l’avenue. Il projette du sable ocre sous les véhicules arrêtés, dans les fissures du bitume, dans la cerclure des arbres, dans les rideaux des vitrines qui ne remonteront pas. une tempête de sable défait sans douceur ce que la lune avait calmement mis en place et rendu observable. Tout est bientôt recouvert, uniforme et indistinct. À partir de maintenant, la ville ne dira plus son nom. Désormais, qui foulera le sol foulera la roche, et aura la pâte molle dans la bouche de celui qui a dormi au désert.

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Ainsi, dans la ville d’aujourd’hui tout à coup recouverte de sable (« pour que le silence soit, et pour que le récit puisse advenir », précisait Marie Richeux dans un entretien), Achille surgit, et s’invite chez la narratrice. Achille aux pieds légers, le fils de Pélée et de Thétis, le héros prédestiné éduqué par le centaure Chiron, l’enfant (incomplètement) baigné dans le Styx, le divin guerrier à la colère légendaire, se retrouve là. Ou plus exactement : « Il était là ». Il n’y pas ici de transfiguration, d’adaptation mutante à notre époque : Achille est là comme il l’a toujours été. En nous aussi. C’est tout le pari réussi de Marie Richeux que de nous faire partager cette présence comme une évidence, et non pas comme une laborieuse reconstruction.

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Je regarde Achille, la surbrillance de ses yeux dialogue avec son bouclier. Je pense à l’oracle qui dit le réel avant le réel, et qui, comme toute parole de destinée, est une vulgarité. Sa mère formula une promesse physique qu’il fut tenu de tenir. Pas celle de la force, celle de l’extrême vulnérabilité que ni elle ni la servante ne savaient lui accoler cette nuit-là. Il fut condamné à tenir la promesse de son extrême vulnérabilité, et ne la connaissait pas.
J’éprouve une tendresse et de la haine pour Thétis et sa servante. Une tendresse et de la haine pour ce bain. Je crois en leur innocence. Je crois aussi en leur ignoble calcul.

Face à un personnage de cette stature, incarnant pour l’éternité la violence virile et martiale comme l’aveuglement de la colère, mais à qui l’on doit aussi consentir, complexité et richesse trop souvent oubliées, les poids cruciaux de la famille et de l’oracle, l’ombre de la mère (qui s’agite d’ailleurs ici, potentiellement redoutable, dans la salle de bain du même appartement d’accueil) qui rôde, la narratrice prénommée Marie offre la puissance de l’écoute, d’une écoute qui n’est ni pardon (de quoi ?) ni compréhension (de qui ?), mais bien actualisation d’une permanence, patiente pesée des silences et des interstices par où s’immisce la signification, les pluralités, les tensions qui irriguent le chantre prédestiné de la vie brève – et qui en font, comme de juste, le véritable et authentiquement tragique héros de l’Iliade.

En l’écoutant, je pense au Styx évidemment, mais je me dis, surtout, qu’ouvrir c’est comprendre. Sentir l’enfer ouvert sous ses pieds, c’est aussi sentir toute proche la baignade de la compréhension. Je le laisse errer dans son propre cauchemar. Je l’écoute de loin, j’ai froid, l’eau chaude, je la veux sur la peau.
En marchant, je revois Thétis, sa mère, le plongeant au soir dans le fleuve de l’enfer pour l’immortaliser. Ce geste est tout et son contraire, le rendre immortel, et le garder enfant. Gommer sa part humaine, et le faire, à jamais, errer en zone grise, entre les hommes et les dieux, à jamais à l’image des dieux, jamais dieu lui-même, jamais homme non plus. L’eau coule. J’entends Achille fanfaronner dans mon salon.
« Je savais que je mourrais à Troie, mais je n’avais peur de rien ! J’avançais, en tuant le sable, en tuant les troupes, le vent de sable, le souffle des hommes. J’étais un massacre ambulant, peur de rien, même l’oracle, je le défiais intérieurement. Je savais que je mourrais, mais me vivais invincible ! »

La belle recension de Barz dans Addict Culture est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Achille » (Marie Richeux)

  1. De ce livre lu à sa sortie, je n’ai en fait gardé qu’une impression diffuse, une ambiance spéciale, et les mots. J’ai préféré « Polaroïds » mais l’envoutement d' »Achille » a été plus fort par contre. J’attends avec impatience les autres livres de l’auteur, je ne comprends pas qu’on n’en parle pas plus.

    Publié par Cachou | 8 octobre 2016, 16:35
    • Je suis bien d’accord avec toi… Peut-être une pudeur de la critique du fait qu’elle a une grande émission de radio (mais dans ce cas, cette pudeur serait l’exception qui confirme la règle… 😉 ) ?

      Publié par charybde2 | 8 octobre 2016, 16:39

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