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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Un homme de glace » (Iain Banks)

Journaliste gonzo et serial killer pour une redoutable exploration des sens du mot « complicité ».

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RELECTURE (LECTURES PRÉCÉDENTES EN VERSION ORIGINALE ÉCOSSAISE)

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Vous entendez arriver la voiture au bout d’une heure et demie. Pendant tout ce temps vous êtes resté assis là, sur le tabouret à côté du téléphone, dans le noir, près de la porte d’entrée, à attendre. Vous n’avez bougé qu’une seule fois, au bout d’une demi-heure, pour retraverser la cuisine et jeter un coup d’oeil à la femme de ménage. Elle était toujours là ; le blanc de ses yeux révulsés luisait dans l’obscurité. Une curieuse odeur piquante planait dans l’air, qui vous rappelle celle des chats, mais vous savez bien qu’il n’y a pas de chat. Là-dessus, vous vous êtes rendu compte que la femme de ménage avait fait sous elle. Vous avez ressenti un bref dégoût, suivi d’un léger sentiment de culpabilité.
Elle a gémi sous son bâillon de ruban adhésif noir quand vous vous êtes approché. Vous avez vérifié le ruban adhésif qui l’immobilisait sur sa chaise de cuisine, puis la cordelette attachant celle-ci au fourneau encore tiède. L’adhésif avait toujours le même aspect ; soit la femme ne s’était pas débattue, soit ses efforts étaient restés vains. Quant à la cordelette, elle était en bon état, et toujours aussi serrée. Après un regard pour la fenêtre au store baissé, vous avez dirigé le faisceau de votre torche vers ses mains, plaquées par le ruban contre les pieds arrière de la chaise. Les doigts avaient l’air en bon état ; difficile d’en être certain, à cause de sa peau mate de Philippine, mais apparemment vous n’aviez pas empêché le sang de circuler. Puis vous avez examiné ses pieds, minuscules dans leurs mules noires ; là encore, tout semblait normal. Une goutte d’urine est allée rejoindre la flaque qui s’était formée sur le carrelage, sous la chaise.

C’est par cette terrible scène in medias res que démarre en 1993 « Complicity », le septième roman mainstream de Iain Banks, l’un de ses plus noirs, de l’aveu de l’auteur lui-même. Traduit en français avec le curieux titre « L’homme de glace » chez Denoël en 1996 par Hélène Collon, il propose à la lectrice et au lecteur de suivre jusqu’au bout deux narrateurs entrelacés, l’un journaliste talentueux et dépravé, totalement dépendant de l’alcool, de la cigarette, des drogues et des jeux vidéo, travaillant tant bien que mal au « Caledonian » d’Édimbourg, où il doit se refaire une crédibilité après un désastreux reportage en Irak, l’autre mystérieux serial killer qui semble avoir entrepris une croisade personnelle et secrète à l’encontre d’un certain nombre de personnalités riches, influentes, conservatrices et largement corrompues, qu’il châtie de manière exemplaire et/ou définitive après s’être introduit fort habilement dans leurs propriétés pourtant soigneusement protégées.

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Neuf ans après « Le seigneur des guêpes », l’auteur renouait ici avec l’ambiance lourde et maléfique qui caractérisait son premier roman, prenant un plaisir malin et quelque peu sadique à puiser dans les détours secrets d’enfances et d’adolescences écossaises (une de ses marques préférées de fabrique littéraire), à mixer savamment les motifs du serial killer (l’usage de la deuxième personne du pluriel prenant ici un tour particulièrement efficace et significatif) et du journalisme gonzo (le principal protagoniste, Cameron Colley, est un admirateur inconditionnel de Hunter S. Thompson, qui lui sert de modèle pratique), pour tordre son intrigue, déjouer la plupart des attentes de la lectrice ou du lecteur, et offrir comme un version vicieuse et méticuleusement tordue de son précédent roman, « The Crow Road » (1992, non traduit en français).

Vous rentrez dans le petit salon, refermez la baie vitrée et regagnez la porte en évitant la table basse ainsi que le vase brisé qui gît sur la moquette. Vous redescendez dans la cuisine, où les deux femmes sont toujours attachées sur leur chaise ; vous ressortez par la même fenêtre et traversez sans hâte le petit jardin de derrière pour regagner la venelle où est garée votre moto.
Au moment où vous sortez les clefs, vous entendez les premiers cris, étouffés par la distance. Une ivresse soudaine vous envahit.
Vous avez pu épargner les deux femmes et vous vous en félicitez.

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Nuclear submarine HMS Vanguard arrives back at HM Naval Base Clyde, Faslane, Scotland following a patrol.

Le sous-marin nucléaire HMS Vanguard au large de la base HMNB Clyde, à Faslane.

Curieusement, ce thriller policier qui flirte par moments, d’un fin sourire, avec la parodie du genre (le choix des châtiments infligés par le tueur à ses victimes, en fonction de leurs crimes, est ainsi particulièrement savoureux), est aussi peut-être l’un des romans les plus directement sociaux et politiques de Iain Banks. L’Écosse déjà quasiment post-industrielle, avec ses usines dévastées et ses chômeurs, que hantent les divers personnages du roman, s’y cognant de front malgré les paradis artificiels, comme Cameron Colley, ou s’en abstrayant superbement, comme ces riches amis hérités de ses années universitaires, est omniprésente tout au long de ces 320 pages.

Je dépasse le sous-marin quelques minutes plus tard en sortant du village au volant de ma voiture, pour me diriger vers l’entrée du loch et, de l’autre côté, vers la base navale. Bizarrement, je le trouve d’une beauté menaçante sous le soleil radieux ; il fait comme un trou d’un noir luisant dans le paysage de terre et d’eau. Je secoue la tête. Douze milliards de livres sterling pour détruire quelques silos  à missiles – déjà vides selon toute probabilité – et réduire en cendre quelques dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants russes… qui ne sont plus nos ennemis de toute façon. Ce qui naguère était franchement obscène – et parfaitement, délibérément inutile – est aujourd’hui sans objet. Du gâchis pur et simple.
Je me gare quelques instants sur une hauteur surplombant Garelochhead pour regarder le sous-marin approcher du quai. Je ne suis pas le seul ; les contribuables sont venus voir ce qu’on faisait de leur argent.

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La fureur conservatrice des années Thatcher est peut-être également – comme en écho anticipé et furieusement authentique au « Quatuor du Yorkshire » de David Peace, qui commencera à paraître six ans plus tard – le véritable anti-héros, en creux bien senti, de cette tragédie de la trahison, des promesses non tenues, de l’indifférence satisfaite des nantis qui peut si aisément se muer à l’occasion en vindicative croisade anti-pauvres. Il appartiendra enfin à la lectrice ou au lecteur, en refermant le roman, de se demander en son âme et conscience quelles résonances et quelles significations du titre « Complicité » correspondent le mieux à la riche épaisseur du texte et de ses conséquences, explicites ou implicites.

« Et voilà où on en est », conclut Andy en s’avançant sur son siège avant de s’assener une claque sur les genoux puis de prendre le pétard sur lequel j’attire son attention en lui tapotant le coude. « Merci. » Il tire une bouffée. « On l’a faite, notre expérience ; nous avons eu un parti unique, une idéologie dominante, un plan exécuté jusqu’au bout, une cheffe à poigne – et son éminence grise – et de tout ça il ne reste que de la merde et des cendres. Le substrat industriel est ratiboisé jusqu’à l’os – plus, même : la moelle s’en écoule ; les anciennes structures socialistes qualifiées d’inefficaces ont été remplacées par des structures capitalistes encore plus vérolées, le pouvoir est complètement centralisé, la corruption institutionnalisée, et on a donné naissance à une génération qui ne saura jamais que fracturer les portières de voiture avec un contre et déterminer quel solvant défonce le mieux quand on se colle un sac plastique sur la tête, avant de dégueuler ou de tomber dans les pommes. » Il tire à fond sur le pétard et me le rend.

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À propos de charybde2

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