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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le vin de longue vie » (Nicolae Dumitru Cocea)

L’amitié entre un jeune magistrat et un vieil original d’une longévité exceptionnelle. Une fable intemporelle sur l’amitié, l’amour et la relation à la nature.

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Au début de sa carrière, un jeune juge auxiliaire est nommé dans une bourgade de la campagne moldave, dans le district de Cotnar, dominée par la vigne de Maître Manole Arcasch. Cet homme érudit de quatre-vingt-dix ans, propriétaire de vignobles immensément riche, d’une longévité d’autant plus suspecte qu’il se tient à l’écart de la communauté de notables de cette petite ville, est la cible de toutes les rumeurs et calomnies perfides de la part de ces vautours lorgnant sur ses biens et envieux de son étonnante vitalité.

Le jeune magistrat, féru de lecture et curieux de nature, finit par se lasser des «grouillements de cette vermine affamée autour d’un cadavre présumé», et passe ses après-midis à parcourir les sentiers, le long des vignes et des champs idylliques, loin de la médiocrité de ce petit groupe, en rêvant de rencontrer Maître Manole pour pouvoir accéder à sa bibliothèque célèbre. C’est lors d’une de ces promenades méditatives qu’il rencontre le vieil homme, un épisode magnifique autour de la lecture d’un poème de Baudelaire, Une charogne.

«Au début, il m’écouta avec une attention concentrée, mais sans trop y prendre intérêt. Il me sembla pourtant percevoir une légère contraction du visage à la première évocation de la charogne. Mais il s’habitua vite aux effluves pestilentiels qui émanaient de chaque vers et de chaque mot de cette description macabre. Il rejetait instinctivement la tête en arrière et fermait les paupières, comme pour se prémunir contre la puanteur de la mort. Son intérêt ne s’éveilla que lorsque j’en fus arrivé à ce passage quasiment idyllique, où le poète compare les formes indécises du cadavre en décomposition au commencement d’un songe. Puis, je me tus. Je me tus longtemps, comme si le poème se terminait là. Et c’est après seulement que le boyard eut tourné vers moi un regard interrogateur et perplexe, attendant toujours quelque chose en dépit de mon silence, que je repris lentement, en sourdine, le vers sombre, pathétique et grandiose comme une marche funèbre de Beethoven :
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure…
Le boyard avait soudain levé la tête. Le soleil couchant lui éclairait le front. Autour de nous, la nature entière, rendue spectrale par les langues de feu qui léchaient le ciel, paraissait complice de la fatalité de la mort, sur laquelle planait, triomphante, l’éternité de l’amour contenue dans le poème de Baudelaire.»

Cherchant à découvrir le secret de sa longévité, il apprend à connaître et à aimer cet homme, qui a su se garder «des sots comme de la peste», amoureux de la nature et de la littérature, un athée féroce, et surtout un homme dont la curiosité et la recherche d’un idéal égalitaire sont restées intactes malgré les années.

Œuvre militante publiée en 1931 par le journaliste, poète et écrivain Nicolae Dumitru Cocea (1880-1949), traduit du roumain par Jean de Palacio en 1989 chez Alinéa et réédité par les éditions Cambourakis en 2012, «Le vin de longue vie» forme, au-delà du tableau féroce de la vie provinciale, au-delà de la dénonciation des travers de la Roumanie et de la religion, une fable épicurienne intemporelle dédiée à la nature, au vin, aux livres et à l’amour.

«- La vigne, mon cher enfant, n’est ni pierre, ni brique. Certes elle n’a pas comme l’homme, une âme, mais elle a sa vie et ses sensations propres. Elle existe. Je me suis bien souvent avisé qu’entre toutes les manifestations de la vie terrestre, il doit y avoir et se perpétrer une sorte de lien secret. Du plus humble brin d’herbe rabougri au creux des chemins jusqu’à la hauteur de ton front ou du mien, les degrés sont sans doute innombrables mais l’échelle est la même. Nous sommes de la même espèce que tout ce qui existe dans l’univers.»

«Élevant un verre au niveau de la bougie, il me demanda :
-Que t’en semble ?
Ce qu’il me semblait ? Dans le verre, ce n’était pas du vin mais de l’ambre. Des ondes cramoisies, phosphorescentes, dansaient en irisations infinies dans la masse compacte de ce vin qui avait presque la consistance de l’huile. Ce n’était pas du Cotnar rouge. C’était du Cotnar blanc. Et pourtant, dans la coupe de cristal, sous l’éclat des bougies, ce Cotnar blanc avait des reflets de pourpre et de sang.»

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le vin de longue vie » (Nicolae Dumitru Cocea)

  1. Excellente critique d’un excellent livre d’un auteur dont la vie est aussi un roman !

    Publié par CéCédille | 6 juin 2017, 16:58

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