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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Nos animaux préférés » (Antoine Volodine)

Bestiaire du désastre.

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Les fictions d’Antoine Volodine sont des objets d’ailleurs, et ce seizième livre publié en 2006 aux Éditions du Seuil en est une illustration éclatante, sans doute car il se situe encore plus que d’autres de ses romans au-delà de l’Histoire.

L’extinction de l’humanité est quasiment achevée et on ne croisera ici – dans le premier et le dernier récit du livre – que deux représentants de l’espèce. La première, puisqu’il s’agit d’une femme, voudrait s’accoupler pour assurer sa descendance, faute de mâle humain survivant, avec l’éléphant Wong, animal solitaire qui parcourt des contrées désormais envahies par une flore luxuriante, évocatrices notamment du «Nom des singes». Les difficultés concrètes de cet accouplement et l’attitude de l’éléphant, partagé entre la compassion – face une situation dont il est seul à saisir l’absurdité – et la nécessité de se méfier de l’hostilité potentiellement dangereuse des hommes, transforment la disparition de l’espèce humaine en une tragédie empreinte de farce.

«Et aussitôt, il aperçut les premières maisons, à moins de cent mètres, des bicoques effondrées sous des restes de toits en palmes grisâtres. Elles paraissaient abandonnées. Elles se dissimulaient derrière des arbres magnifiques, aux odeurs puissantes. Depuis les cimes les fleurs ruisselaient en cascade jusqu’à terre, rouge sombre ou rouge groseille selon leur degré d’épanouissement. Les plus jeunes fleurs avaient des corolles plus foncées, les plus vieilles fanaient en s’éclaircissant. Toutes sentaient l’orchidée noire. Derrière ce rideau les ruines formaient une sorte de monceau lugubre et, plus loin, se tassait le village proprement dit. Lui aussi était abandonné.»

Avec une construction en miroir découpée en sept parties qui se font écho, «Nos animaux préférés» est à la fois extrêmement noir et drôle, comme si l’humour était une arme d’une puissance proportionnelle au désespoir, affûtée pour pouvoir rendre l’inadmissible audible.

Les animaux sont omniprésents dans l’oeuvre d’Antoine Volodine, insectes et animaux fantastiques souvent parlants comme le roi Balbutiar (même si son nom souligne l’insuffisance de sa parole) qui ne sont finalement pas si éloignés de l’homme. Les trois récits mettant en scène Balbutiar, souverain de type crustacé ou crabe, ridiculisent l’absurdité et la cruauté d’un pouvoir dérisoire, et évoquent Éric Chevillard par la fantaisie animalière, le maniement de l’absurdité et la virtuosité poétique, mises par Antoine Volodine au service du politique.

«Minesse avait un jour été remarquée par le roi, alors qu’incognito celui-ci flânait dans le quartier des boutiques obscures. Ses parents tenaient une échoppe d’herbes et de confiserie, et ils y végétaient, accablés par la dégradation de leurs marges commerciales. Ils ne fondaient aucun espoir sur leur fille. Celle-ci en effet traversait avec insouciance la conjoncture économique défavorable, ne vendait son corps à personne pour aider à boucler les fins de mois ; elle n’avait pas l’absence de scrupules qu’il faut pour réussir dans le capitalisme primitif, et elle se piquait d’être étudiante.»

L’avancée dans la lecture est une progression vers la noirceur, même si les histoires, comme des contes obscurs aux références bouleversées, résistent à toute lecture univoque, à toute certitude. La «Shaggå du ciel péniblement infini», récit crypté de l’épuisement et de l’abandon de tout espoir, projette ainsi le lecteur dans une atmosphère crépusculaire, dans un monde devenu factice jusqu’au ciel et aux nuages.

«Il y eut un temps où sur les surfaces de brique la peinture blanche servait à construire une histoire et à appeler à l’aide ou à la révolte, il y eut un temps où des hommes et des femmes niaient l’idée de la défaite, il y eut un temps où même les animaux savaient établir la différence entre l’envers et l’endroit du décor.»

Les images d’Antoine Volodine restent ancrées dans nos vies et dans nos rêves.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Le post-exotisme en 41 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 20 septembre 2016

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