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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Army » (Jean-Michel Espitallier)

La guerre en Irak au présent recomposé du medium de masse, du spectaculaire et de la peur.

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Publié en 2008 chez Al Dante, ce texte en prose du poète Jean-Michel Espitallier devrait réjouir et intriguer les amatrices et amateurs de l’écriture de la guerre contemporaine, puisqu’il propose, par un découpage minutieux, assorti de remontage, d’extraits arrachés aux grands médias internationaux (New York Times, Washington Post, Le Monde, Libération, CNN, Rue 89) ou à des médias plus confidentiels (clips YouTube ou revues militaires), une lecture à la fois emblématique et très spécifique de la guerre conduite en Irak depuis 2003.

Le monde défile derrière une mire et dans les graduations de ma lunette de tir.
Le temps ici tourne différemment. Ennui mortel ou accélération des battements de cœur à deux cents pulsations minute. On passe d’un état à l’autre en une fraction de seconde, et de vie à trépas en beaucoup moins que ça. Tout va toujours très vite. Depuis mon arrivée dans ce pays, je ne reconnais plus ma vie.
Nous circulons à pied ou à bord d’engins semi-blindés. Patrouilles, surveillances, missions de sécurisation ou de reconnaissance, escortes, perquisitions, renseignement. Le danger est omniprésent. Palmeraies pièges, bas-côtés truffés d’engins explosifs improvisés, routes peu sûres, immeubles inachevés ou en ruine depuis lesquels les snipers, toujours plus nombreux, nous prennent pour cible, terroristes mobiles dans les dédales des faubourgs et des villages, marchés où flânent de potentiels kamikazes, densité du trafic obligeant à neutraliser les véhicules qui s’approchent trop près des convois.
Nous sommes engagés dans une vaste opération de contre-insurrection. Le commandement appelle ça « gestion des conséquences ».

S’appuyant – avec moins de minutie documentaire et de maîtrise technique, toutefois, celles-ci n’étant vraisemblablement pas centrales dans le travail de Jean-Michel Espitallier -, sur le même redoutable matériau militaire brut manié avec tant de talent par DOA (« Pukhtu Primo », 2015), Ben Fountain (« Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn », 2012), ou Phil Klay (« Fin de mission », 2014) en littérature, par Kathryn Bigelow (« Démineurs », 2009), Nick Broomfield (« Battle for Haditha », 2007) ou David Simon (« Generation Kill », 2008) au cinéma, c’est toutefois dans un registre légèrement différent que « Army » trouve sans doute ses plus fortes résonances et correspondances secrètes, fournissant peut-être la couche logicielle profonde qui guide les anti-héros de l’essai documentaire « La conduite de la guerre » (2006) de William Langewiesche, et le pendant, du côté de la troupe « ordinaire », des forces spéciales survitaminées mises en scène hallucinée par Emmanuel Adely dans son « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la Terre ait porté » (2014).

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« Démineurs » (Kathryn Bigelow, 2009)

Nous sommes suréquipés. Gilet pare-balles, casque lourd muni de lunette périscopique, liaison radio individuelle, GPS, fusil d’assaut trente coups automatiques avec lance-grenades, lunette de précision et lunette infrarouge pour les missions de nuit, arme de poing, lame de baïonnette et arme blanche à la ceinture (poignard ou petit sabre de combat), sacoche de munitions, gants, bouteilles d’eau vitaminée à portée de la main, aliments hydratants et énergétiques, trousse de premier secours. Il fait toujours très chaud ici, jusqu’à 50° au cœur de l’été, et nous sommes vêtus en conséquence : treillis en toile légère, aérée, rangers souples, lunettes de soleil. La maintenance des équipements est top niveau. Les conditions d’hygiène sont irréprochables. Le commandement a tout prévu pour faire de nous de bons soldats. (…)

Il y a quelque temps, nous patrouillions sur une route secondaire, à proximité d’une grande palmeraie, quand nous avons vu arriver un bus qui transportait une dizaine de personnes, des hommes, en majorité. Nous avons fait signe au chauffeur de ralentir mais il n’en a pas tenu compte et nous avons immédiatement ouvert le feu. Le bus a commencé à zigzaguer puis il s’est arrêté, à cinquante mètres de nous. Quand on a commencé à appuyer sur la gâchette et que le tremblement du fusil mitrailler secoue le corps tout entier, on a beaucoup de ma à s’arrêter. Tout le monde ici adore se servir de son arme. Le tremblement du fusil mitrailleur nourrit la peur en même temps qu’il l’évacue et on a l’impression que tout cette saloperie pourrait être ensevelie sous le bruit des balles, écrasée, jusqu’à se dissoudre, dans le tremblement des machines de guerre. Tout-puissant, maître du jeu. C’est effrayant.

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Jouant à merveille des effets de contraste que lui permet son matériau d’origine, donnant à sentir les bouffées d’adrénaline, de peur, d’absurde et de folie qui se déversent sur les combattants désidéologisés au possible, Jean-Michel Espitallier joue superbement avec nos nerfs et avec nos esprits, sur un air de lancinance cruelle (qui renvoie aussi, bien entendu, aux phrases-types répétées ad nauseam par la fabrique continue du storytelling contemporain), et exhume une poésie acérée et vertigineuse des décombres de la prose ordinaire rendant compte de l’extraordinaire que devrait, pourtant, demeurer la guerre.

Un soldat a été tué vendredi par l’explosion d’un engin explosif improvisé au passage de sa patrouille, , au sud-est de la ville, a annoncé le commandement. Un endroit où nous passons quasiment tous les jours. On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de chose.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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