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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Manuel d’exil – Comment réussir son exil en trente-cinq leçons » (Velibor Čolić)

La mélancolie lucide, entre alcool et clochardisation, d’un poète de Bosnie, déserteur exilé en France en 1992.

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Publié en mai 2016 chez Gallimard, ce récit de Velibor Čolić raconte non plus ses souvenirs de la guerre en ex-Yougoslavie – durant laquelle il déserta l’armée de Bosnie-Herzégovine et les horreurs des nettoyages ethniques réciproques, souvenirs repris notamment dans « Les Bosniaques » (1994), en langue originale, et dans « Sarajevo omnibus » (2012), directement en français -, mais les vicissitudes de son arrivée en France en tant que réfugié, en août 1992, et ses errances des premières années, entre Paris, Rennes et Strasbourg, entre solidarités d’auteurs et vexations administratives, entre espoirs littéraires et dèche profonde.

J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. Son contenu est maigre : un manuscrit, quelques chaussettes, un savon difforme (on dirait une grenouille morte), une photo d’Emily Dickinson, une chemise et demie (pour moi une chemise à manches courtes n’est qu’une demi-chemise), un rosaire, deux cartes postales de Zagreb (non utilisées) et une brosse à dents. C’est la fin de l’été 1992 mais je suis habillé comme pour une expédition polaire : deux vestes d’une autre époque, une longue écharpe, aux pieds j’ai mes bottes en daim, avachies, mordues mille fois par la pluie et le vent. Je suis un cavalier léger, un voyageur au visage scellé par un froid métaphysique, cet ultime degré de la solitude, de la fatigue et de la tristesse. Sans émotions, sans peur ni honte.
Devant la gare de Rennes, je pose mon sac et j’observe longuement ma nouvelle terre.
Je murmure une complainte, stupide et enfantine, tout en sachant que les mots ne peuvent rien effacer, que ma langue ne signifie plus rien, que je suis loin, et que ce loin est devenu ma patrie et mon destin… J’ai la sensation d’être plongé dans un univers aquatique où chaque geste, chaque mouvement et chaque mot est étouffé dans un silence inquiétant. Comme un rêve dont on ne se réveille pas, un étrange ballet de deux mondes qui ne se touchent pas. Je reprends mon bagage et je descends dans la rue. Je marche lentement tel un promeneur du dimanche. Finalement rien ne me presse. Dans des circonstances moins tragiques j’aurais pu me sentir libre comme un vagabond. Sauf qu’ici je cherche tout simplement un parc et un banc public pour me reposer et enfin envisager ma première nuit à Rennes. Sous mes pieds le petit sentier du parc est blanc, j’ai l’impression de marcher sur des plumes. En ce magnifique après-midi d’été, le chemin est brodé de ces jolies fleurs blanches que l’on appelle, en raison de leur beauté, dentelles de la reine Anne. Une fois assis je sens qu’une pluie lourde comme l’acier se prépare dans le ciel. Il y a peu de nuages, le firmament est toujours bleu et ordinaire, le vent, timide, mais je sens que le bon Dieu concocte dans sa marmite une douche froide pour me souhaiter la bienvenue dans cette ville.

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Rennes : le jardin de la Confluence

Le contraste aigu entre la vie intérieure de ce poète, militaire déserteur, ex-Yougoslave – avec ses tentatives de se raccrocher à la littérature dans ce déracinement, en surmontant les obstacles de l’apprentissage de la langue française -, et les méandres des chemins « officiels » de l’immigration, parmi lesquels – malgré les efforts réels, semble-t-il, de plusieurs associations d’écrivains – se dessinent longtemps les contours d’une vie de semi-clochard, hébergé de foyer d’urgence en logement presque permanent mais auréolé d’une – disons pudiquement – extrême frugalité. N’usant ni de la farce tonitruante et délectable en guise de décapant de miroirs aux alouettes, comme le Vladimir Lortchenkov de « Des mille et une façons de quitter la Moldavie », ni du ton revendicatif-humanitaire d’autres écrivains exilés, Velibor Čolić développe sous nos yeux une étonnante poésie de la dèche résignée et de l’espoir insensé, au ras du sol et du prochain verre (sûrement), agrippé à ses carnets et au prochain vers (peut-être).

Pendant une quinzaine de jours je suis catholique pratiquant. Je traîne autour de la cathédrale Saint-Pierre de Rennes et je dépenses mes derniers sous dans les cierges. Chaque jour j’en allume un pour sainte Rita, la patronne des causes perdues, pour Miles Davis, prince des Anges, et pour saint Christophe, celui qui protège les voyageurs. Pour saint François d’Assise, celui qui parlait aux oiseaux, pour Antoine de Padoue, qu’on invoque pour retrouver ce que l’on a égaré, et parfois pour nos chers morts. Mais j’arrête rapidement. Comme beaucoup de pauvres, je suis un grand fumeur. Je commence à utiliser l’argent des cierges pour m’acheter des cigarettes.
Et si, au lieu d’un cierge, me dis-je, j’allumais une cigarette ? Ils comprendraient, mes saints et mes saintes, j’en suis sûr. C’est la guerre.

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Foyer de demandeurs d’asile (Loiret)

Il est particulièrement intéressant de lire en 2016, alors que font rage dans toute l’Europe fantasmes et tensions à propos de « grand remplacement », de « seuil de tolérance » et autres habillages rajeunis de pulsions racistes fondamentales ou opportunistes, ce récit de réfugié, d’exilé, fuyant un conflit dont nul alors ne songeait à contester la barbarie ni à en haranguer les victimes « coupables de refuser de se battre contre l’Ennemi » – qui eut alors pour seule chance sa détermination mélancolique à rester, envers et contre tout, un écrivain et un poète, et à rencontrer de ce fait les nécessaires mains secourables. Une leçon qui ne fait pas la leçon, une errance qui ne se veut pas exemplaire, un exemple qui revendique sa totale spécificité : Velibor Čolić nous offre ici à nouveau un texte singulier et curieusement méditatif, une fausse rêverie qui incite vraiment à penser.

Fraîchement restauré, le foyer de demandeurs d’asile à Rennes me fait penser à mon lycée. Une grande porte vitrée, d’interminables couloirs, sauf qu’ici au lieu des salles de classe on a des chambres pour les réfugiés. Dans le hall central il y a une carte du monde avec les petits drapeaux des pays des résidents. La misère du monde s’est donné rendez-vous à Rennes en cette fin d’été 1992. L’Irak et la Bosnie, la Somalie et l’Éthiopie, plusieurs pays de l’ex-bloc soviétique. Quelques vagabonds professionnels en plus, des hommes perdus depuis longtemps, peut-être depuis toujours, entre les diverses administrations et les frontières, entre le vrai monde et ce sous-monde des citoyens de seconde classe, sans papiers, sans visage et sans espoir.
Je suis accueilli par une dame aux énormes lunettes. Elle parle doucement en me regardant droit dans les yeux. C’est une première pour moi. Depuis mon arrivée en France tout le monde (y compris les gens bien intentionnés) me parle très fort et en phrases courtes, genre : Toi… Manger… oui… Miam, miam, mmmm c’est bon…, ou : Toi, attendre, ici ! Ici, attendre !
Là, c’est autre chose. La dame m’explique, tout doucement – et comme par miracle je comprends tout -, le fonctionnement du foyer. Je saisis que je vais avoir une chambre simple, pour célibataire, que la salle de bains et la cuisine sont communes et que j’ai droit à un cours de français pour adultes analphabètes trois jours par semaine.
Je suis un peu vexé :
– I have BAC plus five, I am a writer, novelist…
– Aucune importance mon petit, répond la dame. Ici tu commences une nouvelle vie…

À lire en parallèle avec les excellents « Le voyage de Hanumân » d’Andreï Ivanov et « Nous traverserons ensemble » de Denis Lemasson.

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À propos de charybde2

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