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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Yeux Noirs » (Frédéric Boyer)

Éclairer le trou noir d’un souvenir d’enfance. Une méditation éblouissante sur l’enfance, l’amour et le passage du temps.

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Yeux noirs

Un souvenir d’enfance se trouve à la source de ce récit paru le 18 août 2016 aux éditions P.O.L., après «Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?» (2015), un souvenir que le narrateur ressuscite et confesse, pour le laisser reposer en paix ou s’enfuir. Il y a très longtemps, tandis qu’il n’était qu’un petit garçon, il a côtoyé une jeune femme aux yeux noirs magnifiques, une relation sans mots fondatrice et troublante, brutalement interrompue, de manière inexplicable pour l’enfant. Pour s’échapper de lui-même, supporter l’incompréhension, la peine et le bannissement, l’enfant s’était alors créé un autre moi, un petit frère invisible baptisé Lac.

«Ce n’est jamais le temps qui est perdu mais elle, mais l’enfance. Tout se perd, tout s’oublie de l’enfance, et les projets qu’elle a faits pour nous, et les mots qu’elle disait qui nous accompagnaient, devenus de minuscules images indéchiffrables. Des hiéroglyphes dans un temple en ruine.»

Confronté à la nécessité de replonger dans ce souvenir de l‘insaisissable enfance, il revisite les pensées et les mots d’alors, convoque à nouveau l’innocence de ce petit garçon accédant au royaume de Yeux Noirs, sans vraiment comprendre le mystère de l’attraction physique, avant d’en être banni et renvoyé à sa condition de tout petit enfant.

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® Marc Chagall, Le paysage bleu (1949)

«Je me souviens de quelques coups légers que je devais frapper à une porte grise et imposante. Elle était faite d’un bois lourd et la peinture largement écaillée laissait voir d’autres couches plus anciennes. La porte du dortoir pour la sieste des petits. Trois coups. Silence. Puis deux coups. C’était le signal, confié sans doute en secret un après-midi. J’avais le souffle coupé par l’émotion. À chaque fois, la porte s’ouvrait lentement sur DEUX YEUX NOIRS MAGNIFIQUES. Noirs comme la nuit et en forme d’amande. Des yeux qui me dominaient et vers lesquels je levais les miens. Verticalité troublante. Quelquefois ces yeux étaient très brillants et quelquefois très sombres ou plein d’humour, mais ils étaient toujours là comme posés sur moi. Ils me fixaient pendant une éternité. Silencieux. On ne devait rien dire en entrant. C’était la règle que nous nous étions imposée. Je n’avais pas six ans. Je glissais dans la pièce le cœur au bord de l’explosion. À la fin les yeux étaient souvent tristes.»

Tourner autour du souvenir de Yeux Noirs, trouver les mots pour raconter ces émois informulés que l’enfant n’avait pu qu’enfouir, se libérer du sillage de cette soumission enfantine ayant contaminé les rencontres amoureuses ultérieures, évoquer l’empreinte des personnages féminins qui ont émaillé son existence, célébrer la part d’enthousiasme et de déraison de l’enfance restée en lui, qui «ne rejoindra jamais le camp morne des petits misanthropes» ; Convoquant les questionnements et les mots de Saint Augustin, la poésie de e. e. cummings, comparant la navigation hasardeuse et solitaire de l’existence à celle d’Ulysse, Frédéric Boyer compose une méditation poétique et humaniste sur le temps, sur l’ombre portée de certains souvenirs d’enfance, sur le caractère éphémère de l’amour et de l’existence et sur ce combat impossible, le corps-à-corps intense entre vie et langage, pour tenter de traduire en mots toute l’expérience humaine.

«Enfant, j’ai très vite deviné que les mots bataillaient avec la vie, avec les usages que nous faisons d’eux, les mots, dans la vie. Il y aura mille façons de se dire heureux ou malheureux. Aucune ne suffira.»

«Et nous devons, un jour, reconnaître que nous sommes inachevés, mutants, passagers. Humains, c’est-à-dire «êtres éphémères», lit-on déjà dans L’Odyssée. Ce que nous éprouvions hier, et pour quoi nous aurions sacrifié notre existence même, s’est évaporé comme la buée d’un miroir.»

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