☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le temps matériel » (Giorgio Vasta)

Trois gamins de onze ans inventant leurs propres Brigades Rouges à Palerme en 1978.

x

47247

Publié en 2008, traduit en français en 2010 par Vincent Raynaud chez Gallimard, le premier roman de Giorgio Vasta déguise avec une habileté tragiquement hilarante un roman de passage de l’enfance à l’adolescence en exploration des chausses-trappes nécessaires de la révolte et de l’idéologie.

En 1978, le narrateur de onze ans vit des jours tranquilles en apparence au sein de sa famille de classe moyenne à Palerme, entouré par son père, la Pierre, sa mère, le Fil, et son petit frère, le Coton. Sous son crâne angélique, le bouillonnement est aussi intense que secret, et s’étend tous azimuts, partagé uniquement avec ses deux meilleurs amis, Scarmiglia et Bocca.

J’ai onze ans, je suis entouré de chats dévorés par la rhinotrachéite et la gale. Ce sont des squelettes tordus, recouverts par un peu de peau tendue ; ils sont infectés, si on les touche on peut en mourir. Chaque après-midi, le Fil leur apporte à manger au fond du jardin public, en face de chez nous. Moi, parfois, je l’accompagne. Ils viennent vers nous lentement, en se déhanchant, et nous regardent avec des yeux qui sont des gouttes d’eau et de boue. Parmi les mourants, je me suis lié au plus mal en point, celui qui reste à distance sur le bitume des allées, plongé dans l’abîme ; il entend le bruit des pas et remue doucement la tête, comme un aveugle au rythme d’une chanson. Le poil noirâtre réduit à quelques touffes sur la peau écaillée ; une patte qui tâtonne, perdue entre les autres ; petit déjà, il boitait, et maintenant il est grand, c’est un estropié de naissance.
Le Fil pose la casserole sur le muret surmonté d’une grille vert pâle. Alors qu’elle est de dos, je touche la grille avec la langue, je sens le chlore de la vieille peinture, la rouille, je me tourne et déglutis. Avec une cuillère, je ramasse un petit tas de coquillettes à la viande, je le transporte et m’accroupis à côté de l’estropié, je lui fais humer la nourriture. Il approche sa face lézardée, de la vapeur lui sort du museau ; puis il prend un grumeau de viande noire entre deux crocs et se met à le ronger. Le Fil me fait signe de ne pas le toucher, elle m’invite à tout verser et à m’en aller. Alors je forme avec les coquillettes un petit volcan que l’estropié écoute par le museau, avant de se remettre à mordre obstinément le grumeau, en filtrant chaque bouchée entre ses dents éparses et en tordant le cou pour briser et avaler, pour transformer les aliments en sang. Lorsqu’il en a terminé, il se couche, le museau contre le sol, devant le petit volcan humide, l’idole à adorer. Il n’a plus faim, sa respiration siffle dans l’éventail des côtes. Je le touche avec le bout de la cuillère, il ne bouge pas, de son cou me parvient un grondement qui ressemble à celui des pigeons. Il réussit encore à bâiller, ouvre la gueule et avale de l’air. Puis il retombe définitivement dans sa torpeur, la tête au centre d’une tache de lumière.
Derrière moi, les derniers raclements d’une louche au fond de la casserole. Depuis des années, à cette heure-ci et au fond du jardin en face de chez nous, le Fil vide une casserole à l’aide d’une louche – le mouvement laborieux de l’épaule, du bras et de la main -, elle forme par terre des petits tas de pâtes, appelle en faisant claquer sa langue et regarde autour d’elle pour voir si tout va bien, si c’est suffisant, tandis que les chats venus de toutes les directions se traînent vers la nourriture. Puis elle fait demi-tour, la louche sale dans une main, la casserole dans l’autre : l’épée et le bouclier.

x

tempo-materiale

Dans une Italie frappée d’anomie, où le vieux partage des tâches entre la démocratie-chrétienne et le socialisme centriste vit déjà son interminable agonie, le sens est moribond, les perspectives sont nulles et non avenues, et dans la terrifiante bouillie de la variété culturelle (avant même que le berlusconisme n’en fasse définitivement le parangon du goût), seule la quête d’un langage orienté vers l’action semble pouvoir redonner un semblant de vie et d’espoir à ces enfants intelligents, intellectuels, humains et trop humains. Deux lieux mythologiques sont les seuls disponibles pour fournir le carburant à cette visée : le football et les Brigades Rouges. Inventant leurs propres codes et leurs propres programmes, les trois amis vont forger une mystique idéologique de bric et de broc, dans laquelle néanmoins vont émerger, au milieu des biais de chacun, la nécessité absolue d’un langage muet, tout en mime et en signe recyclant justement le vide de la soupe culturelle télévisée de l’époque, et celle d’un passage à l’acte, orchestré au long d’une progression à l’apparente logique, du coup d’essai simulé au réel féroce, de l’assaut contre les biens à l’assaut contre les personnes, profitant autant que possible du caractère quasiment insoupçonnable qui protège trois simples gamins de onze ans, même affublés entre eux de noms de code et de guerre, Envol, Rayon et Nimbe.

Hier, juste en bas, un adolescent s’est approché d’une voiture qui venait de se garer. En dialecte, il a demandé de l’argent au conducteur ; celui-ci lui a dit de s’en aller, il ne lui donnerait rien. L’adolescent a désigné la voiture, il a redemandé et il est resté là à attendre, immobile. Quand l’homme a glissé la clé dans la serrure pour fermer la portière, l’adolescent a arraché le manche à balai d’un arbuste qui se trouvait près de lui, il a frappé les phares et les vitres, a jeté le bâton et s’est penché sur le pneu qu’il s’est mis à mordre, entamant la bande de roulement avec les dents et trouant la chambre à air. Enfin, le visage souillé de graisse, il s’est précipité sur l’homme et s’en est pris à ses joues, à son front.

x

Aldo_Moro_br

Une bonne partie de la presse, surtout française (L’Express, Le Point, Le Monde, et même La Croix, en général plus lucide face à des textes volontairement ambivalents) plutôt qu’italienne (La Repubblica et L’Unita ont su voir un peu plus loin que le bout de leur nez), a voulu lire avant tout dans ce premier roman saisissant une dénonciation des méfaits de l’idéologie gauchiste érigée en ligne de conduite, jetant allègrement le bébé de la révolte nécessaire avec l’eau du bain des années de plomb et de l’assassinat d’Aldo Moro (dont le roman rappelle pourtant, discrètement, et la même année que le somptueux film « Il Divo » de Paolo Sorrentino, à quel point le leader démocrate-chrétien fut en la circonstance lâchement abandonné par les siens, et par Giulio Andreotti au premier chef, sous prétexte de « non-négociation »). Une lecture attentive montre pourtant sans guère d’équivoque que le roman de Giorgio Vasta ne constitue pas, en son cœur, une simple réécriture du « Sa Majesté des Mouches » (1954) de William Golding, pour signaler à nouveau le potentiel de cruauté fasciste de toute bande enfantine, habilement mâtinée par l’insertion léniniste d’un « La maladie infantile du communisme » (1920), pour dénoncer – si cela était encore nécessaire en 2008 – l’aveuglement d’idéologies révolutionnaires une fois saisies par la dérive de leurs continents perdus.

En voiture, j’ai pensé au tétanos, le dieu des infections, à la peur du tétanos, au Fil qui m’ordonne de ne toucher à rien, de ne m’approcher de personne, de rester ici, en retrait, en deçà, qui me lance un regard sévère quand je caresse un chien, car celui-ci me mordra et en chaque chien il y a la rage, l’écume et la folie, de même que dans le fer, effritée parmi les grains de rouille, se niche la bactérie psychopathe, le micro-organisme qui nous hait, le monstre subversif, et le fer est partout, la rouille dévore les objets et les corps, la rouille est sur les couverts et dans la viande que nous mangeons, elle pénètre dans notre bouche et s’émiette à l’intérieur de nous, dans la salive et dans l’estomac, elle nous remplit, nous peuple, elle devient légion juste sous notre peau.

x

381

Utilisant à merveille ces enfants de onze ans qui n’en sont résolument pas (leurs pensées et leurs mots – d’un âge certes farouche, auraient dit les Zebda, après Rahan, mais nettement plus proche de l’adulte désemparé que de l’innocent ayant encore tout à vivre – en témoignent abondamment), Giorgio Vasta nous offre un somptueux palimpseste de l’infection et de la contagion, de l’action et de la réaction. Comme le montrera à bien des égards son « Dépaysement » de 2010, il est ici question, avant tout, d’imagination et de langage, des espaces à reconquérir par leur biais dans un réel insalubre, et de la manière de naviguer entre les Charybde et les Scylla des renoncements précoces et des obstinations stériles. Et c’est cette pénétrante incursion dans nos chocs intra-crâniens, dans le heurt de nos différents types de convictions, dans la manière dont le dialogue (ou son absence, précisément, lorsqu’il est muselé de fait par la doctrine – celle des convenances petites-bourgeoises triomphantes, ou celle des luttes illusoires car corsetées à des grands soirs sanglants) irrigue l’action, pour le pire parfois, mais bien plutôt pour le meilleur, in fine, qui est le cadeau magnifique proposé par l’auteur.

Sur cette photo, nous sommes tous ironiques. Et moi, l’ironie me blesse. Pire : je la hais. Pas seulement moi, Scarmiglia et Bocca aussi. Parce qu’il y en a de plus en plus, de l’ironie, il y en a trop, la nouvelle ironie italienne qui brille sur toutes les faces, dans toutes les phrases, qui lutte chaque jour contre l’idéologie, qui lui dévore la tête, et en l’espace de quelques années il n’en restera plus rien, de l’idéologie, l’ironie sera notre seul ressource et notre défaite, notre camisole de force, dans notre désenchantement nous adopterons tous un ton ironico-cynique, nous serons capables de deviner la succession des répliques, le bon rythme, de désamorcer d’un coup l’allusion et de la laisser s’estomper doucement. Toujours présents et absents, parfaitement pointus et corrompus : résignés.
Et donc, avec l’une des pointes du barbelé, je défigure Chiri, je défigure Gugliotta, je défigure D’Avenia, je me défigure, moi, et aussi le Fil, en transperçant les yeux et en agrandissant les bouches. Car je suis un jeune garçon idéologique, concentré et intense, moi, un jeune garçon non ironique, un jeune garçon anti-ironique, réfractaire. Un non-jeune garçon.

Grand roman, tragique et hilarant, ode au langage beaucoup plus subtile que ce qu’accepte d’en livrer sa surface, découvert grâce à Maylis de Kerangal qui en avait fait un de ses sept choix lors de sa venue en libraire invité chez Charybde en avril 2014 (soirée que l’on peut écouter ici), il faut lire aussi ce qu’en dit superbement Antonio Werli, ici.

x

Giorgio-Vasta

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 21 août 2016

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :