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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Nexus » (Ramez Naam)

« The Manchurian Candidate » à l’âge du post-humain en gestation. Captivant et enlevé.

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Publié en 2012, traduit remarquablement en français en 2013 aux Presses de la Cité par Jean-Daniel Brèque, le premier roman de l’informaticien américain d’origine égyptienne Ramez Naam, par ailleurs auteur d’un essai remarqué, « More Than Human: Embracing the Promise of Biological Enhancement » (2005), est le premier volet d’une trilogie nommée à partir d’une substance biochimique qui en est presque un personnage à part entière, le « Nexus ».

Kaden Lane, Ilyana Alexander et Rangan Shankari, trois jeunes scientifiques américains peu conventionnels, sont parvenus, en ces années 2030, à inscrire du code informatique sur les nano-particules d’une drogue puissamment psychédélique, le Nexus 3, pour en faire un outil à géométrie variable, le Nexus 5, capable entre autres de démultiplier l’empathie et la communication directe entre êtres humains jusqu’à des niveaux jamais atteints. À leur insu, ils sont traqués par l’ERD, l’agence gouvernementale américaine (aux puissantes ramifications parmi tous les pays riches du monde) en charge de la lutte contre les dangers technologiques émergents, nantie de pouvoirs discrétionnaires qui feraient pâlir ceux de l’actuelle Homeland Security, qui a dépêché une agente, elle-même boostée par un tas de technologies militaires de pointe, pour les infiltrer, forcer leur retournement, puis les utiliser pour une mission bien particulière.

La femme qui se faisait appeler Samantha Cataranes descendit du taxi et se dirigea vers la maison sur la 23e Rue. La porte s’ouvrit, déversant lumière, musique et bruit de voix dans la nuit. Deux jeunes femmes sortirent, bras dessus, bras dessous, absorbées par leur conversation. Elles lui sourirent en la croisant, et Sam fit de même. Le logiciel de reconnaissance faciale les identifia et, grâce aux lentilles tactiques qu’elle portait, afficha en surbrillance sur son champ visuel leurs nom, âge et niveau de dangerosité. Tous les indicateurs au vert. Des civiles. Aucun lien connu avec sa mission.
Sam balaya des yeux l’extérieur du bâtiment. Sa vision se peupla d’éléments structurels, de fils électriques, de câbles transmetteurs de données, de points d’entrée et de sortie potentiels au travers des portes, des fenêtres ou des zones vulnérables dans les murs. Elle chassa le tout d’un battement de cils. Rien de tout cela ne lui serait utile dans l’opération de ce soir.
Son genou gauche l’élança lorsqu’elle monta l’escalier, souvenir de cette désastreuse embuscade près de Sãrĩ. Comme si elle risquait d’oublier cette nuit-là. La peau de son visage tirait. Elle avait les lèvres gonflées, les joues tendues, la mâchoire de travers. Tous ses nerfs protestaient contre le visage qu’elle arborait. Ce serait un soulagement de retrouver le sien. Des bribes de son briefing lui traversèrent l’esprit malgré elle. Un immeuble détruit par une explosion, des cadavres éparpillés dans les ruines. Des chefs religieux assassinés par de vieux amis. Des politiciens changeant d’opinion de façon aussi soudaine qu’invraisemblable. Une multitude d’attentats-suicides, d’assassinats et d’actions subversives, d’armées de supersoldats au regard vide, à la discipline inhumaine, à l’esprit dépourvu de réflexion. Et derrière tout cela, une même source : la nouvelle technologie coercitive de Beijing. Une technologie que sa cible de ce soir était susceptible de les aider à mieux comprendre et à éliminer.

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Ce premier volume frappera certainement la lectrice ou le lecteur par deux qualités essentielles : une qualité scientifique a priori indéniable, dans laquelle on retrouve la meilleure tradition d’extrapolation et de spéculation de la science-fiction, appliquée ici au cheminement informatique et biochimique qui pourrait conduire à ce qui s’appelle depuis un moment déjà le transhumain et le post-humain, d’une part, et un allant extrêmement cinématographique dans la saisie des (fort nombreuses) scènes d’action, qui n’est pas aussi fréquent que ce que l’on pourrait croire, d’autre part.

La narration d’ensemble est sans doute un peu moins enthousiasmante, le scénario manichéen dans lequel les éventuelles zones grises restent bien diaphanes renvoyant d’emblée au « Manchurian Candidate » (1959) de Richard Condon (« Un crime dans la tête » dans certaines éditions en français), très efficace thriller de la guerre froide traitant des manipulations mentales et de l’asservissement de la volonté par l’ennemi, dans une géopolitique somme toute assez sommaire que le monde apparemment multipolaire de 2030 proposé par Ramez Naam absorbe néanmoins sans trop sourciller, à ce stade.

Becker eut un léger sourire.
– Rassurez-vous, nous vous exfiltrerons dès que nous aurons l’impression que vous êtes en danger. Et vous aurez une équipe de soutien lors du colloque. Et si vous vous rendez à Shanghai par la suite, vous ne serez pas seul non plus.
Je n’ai guère le choix, on dirait, songea-t-il. Peut-être qu’Ilya avait raison. On aurait pu contacter la presse, rendre nos découvertes publiques.
Non. Ça n’aurait pas marché. Combien d’histoires de ce genre avait-il entendues ces derniers temps ? Et qu’avait-il fait ? Il avait signé quelques pétitions en ligne. Était-il allé jusqu’à manifester pour défendre quelqu’un ? Les scientifiques du pays avaient-ils protesté en masse ? Tu parles ! Ils faisaient tous le dos rond, corrigeaient leurs projets de recherche et veillaient à ne pas frôler de trop près les sujets interdits de crainte de perdre leur financement légal. Il se sentait écœuré, il avait honte de lui, honte de sa profession.

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Si l’on ne retrouve pas dans l’écriture de ce premier roman prometteur la fougue de tous les instants (et pas uniquement dans les scènes d’action) du William Gibson de la première trilogie cyberpunk (celle entamée avec « Neuromancien » en 1984), la complexité géopolitique et humaine du Bruce Sterling qui fit peut-être des « Mailles du réseau » en 1988 le plus abouti des textes de cette première grande vague, ou la créativité littéraire appliquée à la SF dans un contexte sud-est-asiatique du Paolo Bacigalupi de « La fille automate » (2009), on distingue ici nettement un socle solide pour un envol vraisemblable (et espéré) de l’intrigue vers des horizons moins balisés, et se démarquant davantage du (très) bon essai de vulgarisation futuro-scientifique, à tester presque de ce pas dès le deuxième volume, « Crux », publié en français début 2016.

Sam prit son temps pour répondre.
– Je suis humaine, Kade. J’ai fait des compromis. J’ai accepté certaines choses qui me sont nécessaires pour faire mon travail, pour garantir la sécurité des gens.
– Bizarre, je ne me sens pas tellement en sécurité près de toi.
– Tu ne vois pas les choses que nous faisons en votre nom.
– J’ai vu ce que tu as fait ce soir.
– Il y a des monstres en ce monde, Kade. Nous devons les arrêter.
– Je ne suis pas un monstre.
– En effet, acquiesça Sam, mais il y en a quand même. Des gens prêts à commettre des atrocités avec cette technologie.
– Il y en a aussi qui sont prêts à accomplir des miracles, répliqua Kade. Nous l’équiperons de garde-fous. C’est prévu depuis le début. Pas plus que toi nous ne souhaitons que notre œuvre serve à exercer un contrôle mental.
– La rétro-ingénierie permettra de démonter votre technologie. Ceux qui s’en chargeront supprimeront vos garde-fous, à moins qu’ils n’élaborent un système cloné qui en sera dépourvu. C’est toujours comme ça que ça se passe. Une fois que le génie est sorti de sa lampe, on ne peut plus contrôler ses actes.

Les excellentes chroniques de Bruno Para dans Bifrost et de René-Marc Dolhen dans noosfere sont ici et ici.

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Naam (Phil Klein)

Photo ® Phil Klein

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  1. Pingback: Note de lecture : « Crux  (Ramez Naam) | «Charybde 27 : le Blog - 8 août 2016

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