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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Grichka » (Laure des Accords)

L’éclosion d’un jeune homme par les mots et le théâtre, et le dévoilement des trajectoires de tous ceux qui l’entourent.

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Grichka

Tout est mouvement et dévoilement dans le deuxième roman de Laure des Accords à paraître en août 2016 aux éditions Verdier. Autour du personnage de Grichka Vyssotski, adolescent récalcitrant et énigmatique qui ne prend jamais la parole, ce texte polyphonique réussit à évoquer en peu de mots de nombreux destins entrecroisés, leurs multiples plaies, brisures, mensonges et silences, et comment les mots peuvent alléger les êtres de secrets trop pesants.

Le roman s’ouvre dans la salle de classe, alors que la projection du film-témoignage de Simone Lagrange, résistante, déportée et rescapée d’Auschwitz, vient de s’achever. Tandis que les élèves, encore engourdis par le film, s’égaillent, Grichka Vyssotski reste en place. Hermétique au savoir et à la compréhension, Grichka refuse d’apprendre, refugié derrière le rideau de ses longs cheveux. «Fantôme d’enfant sans histoire», il ne sait pas s’y prendre avec le langage, ne réussit à apprivoiser ni l’espace ni les mots.

La professeure, madame Kerouani, déstabilisée par une rupture amoureuse récente, «femme d’argile, de sable fin et d’eau salée», est troublée par cet élève indifférent contre lequel elle se heurte ; elle imagine, animée de désir et de fureur, qu’elle force ses barrières ou bien qu’elle le renvoie.

«Avec le bout de mes doigts, je lui donne, tip tap, de petites tapes sur les épaules et partout sur son dos. Il bouge à peine, tip tap, son corps est mou, son corps est chaud. Alors je le bouscule, je le bascule, ses cheveux longs le protègent et attisent ma colère, qui maintenant irrigue chacun de mes doigts. J’écarte ce rideau noir et brillant, ces cheveux de garçon insolent. Je les tiens dans mes poings comme des rênes. Tu es un cheval de labour, Grichka, laisse-moi te conduire où je veux, laisse-moi t’apprendre ce que tu ne sais pas, ce que tu refuses d’apprendre jour après jour.»

Grâce à sa grand-mère et plus tard au théâtre, Grichka réussit enfin à apprivoiser la parole, à renouer le fil brisé de sa vie et à regarder le monde. Grichka grandit et change, et lorsqu’il se met en mouvement, tous les autres personnages bougent aussi. Au fil des courts chapitres qui forment comme une danse des voiles, l’histoire présente et passée se dévoile par bribes, portée par les multiples voix qui habitent le récit, celle de la mère dont les paroles jaillissent, avec la douleur d’une femme ignorante de sa filiation, celle du père, ancien docker amoureux de la mer, géant amoindri par un accident, à la parole laconique, presque absente, celle de la grand-mère Evguénia tricoteuse et brodeuse qui remplit l’étage du dessus de sa joie merveilleuse, une Babou marquée par un passé de terreur mais vivante malgré tout et qui brode l’indicible, une femme qui sera pour Grichka comme un rempart étoilé pour rester debout face à la nuit noire.

«Quelquefois, le soir, quand il descend du premier étage, les mots sortent tout seuls et il les écrit très vite sur les pages déchirées d’un cahier d’écolier. Il les écrit à une vitesse vertigineuse et ne se relit jamais. Ensuite il en fait des cygnes à l’encre bleue, des avions de guerre, des étoiles couvertes de secrets. Il ne sait pas vraiment pourquoi tous ces mots coulent dans son sang, dans ses veines, mais il sait seulement qu’ils irriguent son corps tout entier, donnent à son corps une puissance de taureau, d’homme à demi bête, de dieu à demi homme. Il sent courir en lui un désir douloureux, un désir immense de vivre, lui qui avait tant voulu mourir un matin de décembre dans les bras de Babou. Grichka n’aime pas beaucoup repenser à ce matin-là. Il s’était réveillé avec un vide à l’intérieur de lui, un puits noir et sans fond.»

Empruntant les codes du théâtre pour lui rendre hommage, avec une écriture qui arrive et emporte comme le vent, Laure des Accords, dont la voix littéraire singulière se développe et s’affirme après «L’envoleuse», nous offre un texte puissant en forme de puzzle, plongeant ses racines dans les éclats composites noirs ou lumineux du passé et des trajectoires de vie.

Laure des Accords sera l’invitée de la librairie Charybde le 1er septembre prochain en soirée pour fêter la parution de «Grichka», et vous pourrez acheter ce roman dès sa parution fin août 2016 ici.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Grichka » (Laure des Accords)

  1. Je viens de terminer ce livre et j’ai beaucoup apprécié ce style poétique et cette construction qui laisse apparaître le passé et les réactions de chaque personnage petit à petit. C’est effectivement un peu comme une danse qui se met en place autour de ce géant aux cheveux noirs. Je ne connaissais pas cette auteure et j’ai fait une agréable découverte. Ce roman m’a fait penser aux courts récits de Jeanne Benameur.

    Publié par jostein59 | 6 août 2016, 07:44

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Un premier aperçu en 16 titres de notre septembre 2016 | Charybde 27 : le Blog - 29 août 2016

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