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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Mauvais sang ne saurait mentir » (Walter Kirn)

Histoire d’un imposteur-vampire des âmes.

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Avec ce huitième livre publié en 2014 et traduit en français en 2015 par Éric Chédaille pour les éditions Christian Bourgois, l’écrivain et essayiste américain Walter Kirn nous offre une plongée saisissante dans la trajectoire énigmatique et réelle d’un affabulateur criminel, la relation ambigüe entre l’imposteur et son public, et souligne en creux ce que cette histoire révèle de la société américaine, des risques de la fascination pour les feux de la rampe et de ce que l’on peut risquer d’abandonner de soi, même inconsciemment, pour s’en approcher.

Romancier de la cambrousse en quête d’un sujet d’écriture et en manque cruel d’argent, Walter Kirn accepte de conduire du Montana jusqu’à New-York une chienne à l’arrière-train paralysé, soignée par de riches américains dont l’acharnement thérapeutique sur la chienne est pathétique et drôle, dans le but de rencontrer l’acheteur de l’animal, Clark Rockefeller, héritier de la célèbre famille. Sur la route de ce voyage cauchemardesque et loufoque en compagnie de cet animal prostré, les doutes de l’auteur sur ses motivations à nouer une amitié avec un héritier Rockefeller, et à éventuellement exploiter sa vie et sa personnalité en littérature, le saisissent déjà.

«Clark et moi n’avions pas encore raccroché que ma décision était prise : j’allais conduire la chienne moi-même. Il fallut un second coup de fil pour caler les choses. Quand il me proposa une «gratification substantielle» en témoignage de son «infinie gratitude», nous avons tous les deux compris les modalités de cette amitié toute neuve. Il allait me ravir avec des chansons comiques, des menus pour chien et l‘accès à un milieu que je croyais fermé pour moi, et j’allais lui offrir en retour cette loyauté complaisante que les auteurs réservent à leurs personnages préférés, ceux qu’on ne peut, dit-on, inventer.»

"He wasn't even an American," Kirn says of the man who claimed to be Clark Rockefeller, shown here in 2009. "He was Christian Karl Gerhartsreiter, a German who had come to the United States, to Connecticut, at 17."

Christian Gerhartsreiter. Photo ® CJ Gunther AP

Après des années à côtoyer de loin en loin Clark Rockefeller, après avoir finalement renoncé à écrire son histoire, il découvre à l’occasion de son inculpation pour meurtre que le riche héritier, financier proche de Wall Street, entrepreneur et collectionneur d’art contemporain s’appelle en réalité Christian Karl Gerhartsreiter, qu’il est un usurpateur d’identité et un imposteur dans la lignée de Frédéric Bourdin, «Le caméléon» évoqué par David Grann. Au cours de son procès et au fil des témoignages, Christian Gerhartsreiter apparaît comme personnage creux et effrayant se nourrissant de fragments assemblés des existences des autres, ou utilisant les intrigues des films ou des romans pour façonner ses mystifications foutraques, transformant sa vie-même en une œuvre monstrueuse, comme un écho lointain du héros pervers de «La bête aveugle» d’Edogawa Ranpo.

«Ce type était une tique cérébrale. Il vous grimpait dans les cheveux et se nourrissait de votre vie par une piqûre à travers votre cuir chevelu.»

La découverte vertigineuse et glaçante des mensonges de Clark, de son propre aveuglement naïf pour le personnage, dans lequel on peut lire en creux le reflet de la fascination de  la société américaine pour les élites et la célébrité, produisent sur Walter Kirn un effet dévastateur. Les incohérences de l’existence-mascarade Clark lui sautent maintenant aux yeux, révélant ses propres manquements voire sa collaboration pour en renforcer la vigueur. «Auditoire idéal consolidant le moi idéal fabriqué de son interlocuteur», il sonde ses propres manques, interroge le rapport entre écrivain et sujet comme Emmanuel Carrère le faisait dans «L’adversaire», ou Truman Capote avant lui dans «De sang froid», si ce n’est que Kirn a été non seulement personnellement impliqué mais aussi abusé pendant des années.

«Quand j’avais appris que Clark était peut-être un assassin et jugé d’instinct l’idée plausible, cela produisit sur moi un effet galiléen. Ce fut une leçon d’humilité. Tout s’en trouva réorienté. M’étaient révélées l’étendue et la puissance de mon ignorance et de ma vanité.»

Éric Chevillard en parle magnifiquement dans Le Monde ici, et Christine Marcandier sur Diacritik ici.

Walter Kirn

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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