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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Batailles dans le désert » (José Emilio Pacheco)

Après-guerre au Mexique et fin d’un monde, voire de plusieurs.

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Publié en 1981, traduit en français en 1987 aux éditions La Différence par Jacques Bellefroid, ce très court roman en douze étapes du Mexicain José Emilio Pacheco, son deuxième et dernier, pour ce poète et nouvelliste couronné en 2009 par le prix Cervantès, cinq ans avant sa mort, retrace l’après-guerre de sa jeunesse et la disparition d’un monde entier, inscrit dans un quartier particulier de Mexico, voué à la démolition comme toute une culture mexicaine sous la pression de l’américanisation des années 1950 et 1960.

En attendant, nous nous modernisions, nous incorporions à notre langage des termes qui avaient d’abord résonné comme barbarismes dans les films de Tin-Tan et ensuite, insensiblement, s’étaient mexicanisés : tanquiou, okay, ouatamata, chutap, sorry, oune moment’ plize. Nous commencions à manger hamburgers, payze, donuts, rotdogs, maltades, aiscrimes, margarine, beurre de cacahuète. Le Coca-Cola enterrait les boissons fraîches de jamaïque, de chia, de citron. Seuls, les pauvres continuaient à boire du tepache. Nos parents s’habituaient au whisky-soda qui, au début, leur avait fait l’effet d’un médicament. À la maison, la tequila était interdite, je l’ai entendu dire par mon oncle Julián. Je ne donne rien d’autre que du whisky à mes invités : il faut blanchir le goût des Mexicains.

Dans le regard de cet enfant qui enregistre tout, et décode tant bien que mal les propos comme les non-dits des adultes, tout en se consacrant avant tout à ses jeux sérieux d’écoliers (et notamment, du fait de l’omniprésence dans les médias de l’époque de la guerre, d’abord larvée puis ouverte, dans la Palestine de 1947-1948, les combats enfantins entre « Juifs et Arabes » en guise de « Cowboys et Indiens »), on déchiffre toute la rigidité de la société mexicaine du XXe siècle, mais peut-être surtout tout le poids accumulé des rancœurs et des guerres civiles ayant conduit à la première émergence d’une société (celle produite tant bien que mal par le très socialiste général Cardenas entre 1934 et 1940 – moments privilégiés que Paco Ignacio Taibo II saisira si bien dans son « Nous revenons comme des ombres » en 2001) un peu plus égalitaire, celle que la corruption et l’inféodation croissantes du PRI à des intérêts privés ou étrangers va si vite mettre à mal.

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las batallas en el desierto

Avant la guerre du Moyen-Orient, le sport principal de notre classe consistait à persécuter Toru. Chinois chinois japonais : mange ton caca ne m’en donne pas. Vas-y, Toru, fonce : je vais te planter une paire de banderilles. Je ne me suis jamais joint à ces railleries. Je pensais à ce que j’éprouverais, moi, unique Mexicain dans une école de Tokyo ; et à ce que devait souffrir Toru en regardant ces films dans lesquels les Japonais étaient représentés comme des singes gesticulateurs et mouraient par milliers. Toru, le meilleur de la classe, supérieur dans toutes les matières. Toujours en train d’étudier avec son livre à la main. Il connaissait le jiu-jitsu. Un jour, il en eut assez et il s’en fallut de peu que Dominguez ne soit réduit en morceaux. Il l’obligea à lui demander pardon à genoux. Nul ne provoqua plus jamais Toru. Aujourd’hui, il dirige une industrie japonaise avec quatre mille esclaves mexicains.

Les motifs habituels, peut-être universels, des romans d’enfance et d’adolescence focalisés sur l’école et sur les « jeunes entre eux », sur les conflits de bandes et sur les boucs émissaires, sur les mystères familiaux et sur les premières amours, prennent ici un relief particulier, lorsque les amitiés fragiles entre protagonistes sont confrontées au quotidien à l’extrême pesanteur sociale, au snobisme d’airain et à la quête permanente d’élévation, de gloriole et de convenance qui caractérisent, sans doute plus que bien d’autres, la société mexicaine de 1948 en voie d’asservissement accéléré par le rusé colonialisme « anti-colonialiste » du grand voisin du Nord.

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LIBRO5

Je suis de l’Irgoun. Je te tue : je suis de la Légion Arabe. Les batailles dans le désert commençaient. Nous les appelions ainsi parce qu’elles avaient lieu dans une cour de terre rouge, poussière de tuile ou de brique, sans arbres ni plantes, sans rien d’autre qu’un cube de béton au fond. Il dissimulait un passage construit au temps des persécutions religieuses pour aboutir jusqu’à la maison du coin et fuir par l’autre rue. Nous tenions ce souterrain pour un vestige des temps préhistoriques. Pourtant, à cette époque, la guerre au nom du Christ était moins éloignée de nous que ne l’est aujourd’hui notre propre enfance. Cette guerre à laquelle la famille de ma mère participa avec un peu plus que de la sympathie. Vingt ans après, elle vénérait encore les martyrs comme le père Pro et Anacleto González Flores. En revanche, personne ne se rappelait les milliers de paysans morts, les agraristes, les professeurs ruraux, les conscrits mobilisés.

Sous une forme extrêmement ramassée, en douze stations d’un chemin de croix profane menant à la destruction d’un quartier qui a cessé de plaire, d’être utile ou de fournir suffisamment de résistance à la spéculation immobilière, en moins de 100 pages, José Emilio Pacheco nous offre un fort précieux éclairage sur une époque à très longue traîne jusqu’à nos jours, comme l’immense « La plus limpide région » de Carlos Fuentes ou l’extraordinaire « Mantra » de Rodrigo Fresan, tous deux dans un registre différent.

Qu’elle est ancienne, qu’elle est lointaine, qu’elle est impossible cette histoire. Mais Mariana a existé, Jim a existé, tout ce que je me suis répété, après avoir refusé si longtemps de lui faire face, a existé. Jamais je ne saurai si le suicide a été vrai. Jamais je n’ai revu Rosales, ni personne de cette époque-là. Ils ont démoli l’école, ils ont démoli l’immeuble de Mariana, ils ont démoli ma maison, ils ont démoli le quartier Roma. Cette ville est achevée. Ce pays est terminé. Il n’y a pas de mémoire du Mexique de ces années-là. Et cela n’intéresse personne : qui pourrait avoir la nostalgie de cette horreur ? Tout est passé comme passent les disques dans l’appareil. Jamais je ne saurai si Mariana est encore vivante. Si elle vivait, elle aurait soixante ans.

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30920148. México.- El poeta José Emilio Pacheco ofrecerá mañana una sesión en la que leerá algunos poemas inéditos, caracterizada por su amplio registro de tonos, el filo de la sátira y la agudeza de su desasosiego, en el Museo Nacional de Antropología (MNA). NOTIMEX/FOTO/ESPECIAL/COR/ACE/

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Batailles dans le désert » (José Emilio Pacheco)

  1. S’il y a bien tout ce que vous dites dans ces 80 pages (pour ma part je retiendrai surtout le récit de « l’aventure amoureuse » du narrateur avec la mère de son copain de classe), ce petit roman minimaliste refuse quelque peu de se donner et m’aura laissé sur ma faim.

    Publié par Raymond Penblanc | 10 août 2016, 02:53

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