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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Toi » (Zoran Drvenkar)

Somptueux et original thriller polyphonique, tortueux cheminement des âmes mortes.

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Publié en 2010, traduit en français en 2012 chez Sonatine par Corinna Gepner (dont le travail ici, après celui sur « Sorry », est à nouveau impressionnant de justesse et d’allant), le quatrième roman (hors littérature jeunesse) de l’Allemand Zoran Drvenkar parvient à nouveau à proposer à la lectrice ou au lecteur un thriller captivant, qui s’écarte allègrement et redoutablement des routines du genre.

Nous avons beau aspirer à la lumière, nous avons besoin de l’ombre. Le désir qui nous fait rechercher l’harmonie nous pousse aussi, dans un obscur recoin de notre cœur, vers le chaos. Un chaos tout relatif, nous ne sommes pas des barbares. Pourtant, c’est bien ce que nous devenons dès que notre monde déraille. Le chaos est toujours à l’affût.
Jamais les pensées n’ont eu un impact aussi rapide. Les histoires ne se transmettent plus oralement, elles nous arrivent en kilo-octets à une vitesse vertigineuse, impossible désormais de détourner les yeux. Et quand l’excès se fait sentir, nous réagissons comme les barbares, nous transformons le chaos en mythe.
Un de ces mythes est né il y a quatorze ans, en hiver, sur l’autoroute A4 entre Bad Hersfeld et Eisenach. Nous ne donnerons pas la date exacte, chacun peut se documenter s’il le souhaite. D’ailleurs, les mythes ne se soucient guère des dates, ils sont intemporels, ils sont l’ici et maintenant. Retournons donc dans le passé pour le transformer en présent.

Tout commence avec la naissance d’un insaisissable tueur de masse, dans l’Allemagne de 1995. Un soir de neige épaisse sur l’autoroute, parmi les voitures immobilisées, un conducteur anonyme quitte son volant et, marchant silencieusement de véhicule en véhicule, sous les flocons, assassine à mains nues vingt-six personnes dans l’intimité de leurs habitacles. Et déjà, dans cette introduction miraculeusement aussi feutrée que tonitruante, Zoran Drvenkar utilise, sans aucun maniérisme mais avec une acuité dont le machiavélisme ira croissant au fil du roman, la deuxième personne du singulier, s’adressant intimement à ce premier protagoniste dont les – rares et spectaculaires – récidives vont donner leur véritable base rythmique à ces 560 pages.

Le lendemain aux informations, on parla d’une organisation criminelle. La Kripo s’efforça d’établir un lien entre les vingt-six victimes. Les familles pleurèrent, on mit les drapeaux en berne. On parla de terroristes et de mafia russe. On pensa à un culte, on déroula la thématique des sectes. Seul le lobby des armes à feu resta en dehors parce que aucune arme n’avait été utilisée. Discours et conjectures se multiplièrent, mais personne n’employa le terme « meurtre de masse ». Jusqu’à ce gros titre tendancieux d’un journal à sensation :
Meurtre de masse sur la A4.
Ce fut un hiver bien sombre pour l’Allemagne.

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Très loin de là, cinq filles, cinq copines, en train de finir leurs années de lycée, et de se préparer à autre chose, elles ne savent quoi au juste. Leur amitié est naturellement la chose la plus importante du monde. Rute, Stinke, Nessi, Schnappi, unies comme de formidables mousquetaires déjantées – chacune dans son style très personnel – lorsqu’il s’agit – semble-t-il, de protéger Taja, fille d’un compositeur de jingles publicitaires mondialement connu qui vient de décéder accidentellement, de la colère de son oncle Ragnar, discret magnat de la pègre berlinoise.

Il était une fois cinq filles, et j’étais l’une d’elles. Voilà comment pourrait commencer l’histoire. Une de ces filles. C’est exactement comme ça que tu te sens, couchée sur le dos, avec au-dessus le plafond vert mousse, que tu as repeint une après-midi avec les copines parce que le rose te tapait sur les nerfs et que tu avais besoin de changement. Tu habites avec tes parents dans un immeuble ancien, le lit en mezzanine est installé à deux mètres du sol. Chaque matin, tu as l’impression de te réveiller dans une forêt. À présent, le vert te rappelle la mer des Bahamas où tu es allée avec tes parents. Tu n’as pas pu échapper au cours de plongée et c’est là, sous l’eau, que ç’a failli arriver. Pendant un bref instant, tu t’es perdue. Tu faisais partie des profondeurs, tu ne distinguais plus le haut du bas. Ce fut la plus belle expérience de ta vie et, depuis, tu te demandes ce qui ce serait produit si tu t’étais trompée, si tu avais continué à descendre. Comment se perd-on ? Est-ce qu’on disparaît ? Est-ce qu’on se confond avec l’eau ?

Zoran Drvenkar a formidablement orchestré son télescopage géant, au fil de coïncidences qui n’en sont peut-être pas, de vérités et de mensonges échangeant perpétuellement leurs rôles respectifs, de fantasmes sincèrement rêvés et de dissimulations se revendiquant innocentes, pour, au côté de chacun des personnages nombreux qui deviendront tour à tour l’interlocuteur convoqué par ce terrible « toi », nous donner à goûter pleinement le vertige d’un scénario qui entrechoque le décidément aléatoire et le pleinement nécessaire.

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Ils se lèvent et ils sortent, ils consultent leurs portables, parlent, abandonnent leurs cornets de pop-corn froissés et leurs gobelets vides en carton, se lancent des propos sans intérêt, bâillent, se mettent les uns aux autres la main sur les fesses et ont oublié depuis longtemps le film qu’ils viennent de voir. Ils sont aussi superficiels qu’une flaque d’eau dans un caniveau et ils consultent leurs portables comme s’il s’agissait d’instruments de navigation sans lesquels ils ne sauraient pas où aller après le cinéma. Ils ont trop de choses, et comme ils en ont trop, ils en veulent encore plus, car c’est tout ce qu’ils connaissent. Avides, aussi éloignés de la satiété que de la faim parce qu’on les nourrit sans arrêt, avant même qu’un début de faim puisse se manifester.

Comme dans « Sorry », mais de manière sans doute encore plus pernicieuse et décisive, Zoran Drvenkar propulse la consommation et le crime, l’innocence et l’entrepreneuriat, le désir de bien faire et la culpabilité profonde, vers des abysses malgré tout encore insoupçonnés.

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À propos de charybde2

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