☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Alaska » (Melinda Moustakis)

Une famille nombreuse grouillante de vie et de brutale honnêteté pour nous raconter un Alaska bien différent de celui des belles images touristiques.

x

couv rivière

Publié en 2011, traduit en français en 2014 par Laura Derajinski chez Gallmeister, la première œuvre publiée de la Californienne originaire de l’Alaska Melinda Moustakis frappe fort sur le mythe pionnier d’un certain « nature revival » cher au tourisme américain , avec ces 200 pages de nouvelles qui s’enchevêtrent gaillardement pour former un roman, exhumant d’étonnants trésors de tendresse extrêmement bourrue d’un faisceau d’instantanés d’une intense dureté.

Au centre de cette spirale quelque peu maudite – pas si éloignée de celle que saisit si bien le tout jeune héros d’Hervé Bouchard, « Mailloux », dans les neiges québecoises -, quelques familles vivant au bord de l’extrême pauvreté et de la rivière Kenai, sur la côte sud de l’Alaska. Autour du couple granitique et indomptable formé par Fox (qui gagne chichement sa vie grâce à de fréquents jobs de camionneur ou d’opérateur de pipeline) et Polar Bear (dont le surnom indique bien, pour reprendre le terme de Lisa Locascio, dans la Los Angeles Review of Books, qu’elle corse volontiers sa féminité d’un bon lot de grizzlinité), une abondante marmaille s’ébat dans le froid et les moustiques, entre discipline de fer où les châtiments corporels seraient aisément, ailleurs, qualifiés de sévices, et liberté folle de courir, explorer et expérimenter, à condition de ne pas être pris. Celle dont nous serons in fine le plus proche peut-être est aussi celle qui parle le plus dans ces brinquebalants assemblages de mémoires disjointes et morcelées : c’est par la voix de Colleen (la mère d’une autre narratrice qui ressemble beaucoup à l’auteur, semble-t-il), surnommée Snaggletooth, à différents âges, que nous découvrirons souvent la fratrie, Rias, Ben, J.J.,  Shitty Kitty, Bébé T, les cousins Jack et Gracie, la tante Sheila ou l’oncle Sly, les voisins, Doormat, Hazmat, et toute une galerie de personnages meurtris, vivants, salutaires à leur manière, entre souffrances, dépressions, violences et alcools – la nature peu domptable demeurant pour toutes et tous comme une formidable toile de fond ordinaire.

x

11464310

Tu as été conçue dans un mirador de chasse, disent-ils.
Ce qui signifie : Nous n’avions pas d’autre endroit.
La cabane est envahie par les frères et sœurs de ma mère. Sur la cuisinière, une marmite de potée de pommes de terre en quantité suffisante pour nourrir vingt personnes. Voyez ma mère, le dos malmené contre la plate-forme en bois au milieu des arbres. Voyez mon père, le doigt sur la détente – au cas où.
Il faut vider l’élan aussitôt après l’avoir tué, disent-ils, ou la chair pourrit sous la peau.
Ce qui signifie : Nos mains ne pouvaient s’empêcher de toucher l’autre.
La nuit de ma conception, mon père abattit un élan d’une balle qui lui traversa l’œil, qui lui traversa le crâne, la cervelle et les os, qui traversa jusque de l’autre côté. Dans la terre estivale, ma mère trouva la balle à l’extrémité rougie. Ils la gardent sur le manteau de la cheminée, près d’une photo sépia – un cliché d’eux transportant l’animal mort par ses bois.
Ils disent : Tu es venue au monde dans un bruit de détonation.
Ce qui signifie : Fais quelque chose pour nous mériter. (« Détente »)

Il y a plusieurs profondes originalités au cœur de la brutalement honnête mosaïque conçue par Melinda Moustakis.  Le regard d’enfant ou d’adolescent, tout d’abord, même lorsque ces narrateurs reprennent leurs souvenirs après avoir mûri, ou vieilli, offre une puissance renouvelée pour créer ce nature writing du troisième type, banalisant de facto les ours, les crashs aériens, les parties de pêche endiablées, ou les cuites monumentales et éventuellement tragiques qui rythment aussi, ici, la vie. L’envers du décor, ensuite, est ici central, le mythe pionnier étant décapé progressivement à la deuxième et à la troisième génération, lorsque l’hostilité initiale de la nature, sans avoir changé, a été domestiquée, intégrée à cette composante particulière de la vie américaine, tenant lieu de mythe pour les autres (comme nous le rappelait par exemple il y a quelques années, avec une touchante sincérité, le personnage de Tim Riggins dans la série texane « Friday Night Lights ») mais plus, désormais, pour les locaux.

x

Kenai River

Un nuage passe au-dessus de vous, Jack se lève et tend ses bras épais vers le ciel.
– Bon Dieu, mais laissez-nous voir un peu le soleil, putain. Je n’ai que quelques jours de congés par an.
Les frères Matthew, qu’il surnomme Doormat et Hazmat, rient dans leur bateau et crient :
– Bien envoyé, Jack.
Les touristes scrutent ton frère – on voit bien que ce sont des touristes, comme le dit Jack, car ils sont « nuls pour ramer », ils portent des vestes bleues assorties et ils ont déjà heurté votre embarcation. Une barbe poivre et sel à trente et un ans, des biceps gros comme votre crâne, et le voilà qui agite sa chemise à carreaux en ordonnant aux nuages de circuler – Jack est ce qu’on appelle un gars du cru, en Alaska. Les touristes viennent pour voir des élans, des aigles, pour pêcher des saumons king qu’ils n’ont vus qu’en rêve. Ton frère est un bonus.
– Il faut que je pisse un coup, dit-il avant d’attraper son tuyau en plastique et de passer devant toi.
Il s’installe face aux touristes, baisse sa braguette et met le tuyau en place. Tu entends une touriste étouffer un cri.
– C’est comme ça qu’on fait, sur la Kenai, dit-il. La bite dans un tuyau.

x

kenai-river-grizzlies

Résolument à l’écart du courant principal des odes à la nature et à la vie sauvage, intégrant dans ses codes une narration éclatée, débridée et irrévérencieuse qui fait un bel écho aux nouvelles d’un Jean-Marc Agrati, par exemple, cet « Alaska » propose peut-être l’une des plus authentiques et des plus redoutables manières d’aborder la vie entre Grand Nord et civilisation matérielle, à l’image de la doctoresse en chef de l’hôpital local, insérant inlassablement les hameçons qu’elle sort en permanence des plaies à vif sur un mannequin exposé dans le hall, à l’endroit exact de la blessure réelle.

Elle était partie randonner avec son père et ses frères dans la forêt pour repérer des élans. Elle portait un fusil presque aussi grand qu’elle et Ben la relaya plus tard car l’arme était lourde. Son père leur demanda de grimper sur l’échelle d’affût et d’y rester. Il reviendrait les chercher quand le soleil atteindrait la crête. Elle et Ben restèrent assis dans le mirador de chasse et attendirent. Ils ne parlaient pas. Elle laissait ses jambes pendre dans le vide.
– Tu as entendu ? murmura Ben.
Elle n’entendait que les arbres.
– Je suis sûr d’avoir entendu un truc.
Le visage vers le sol, elle essaya de voir jusqu’où elle pouvait se pencher avant d’avoir la sensation de tomber.
– Arrête. Tu vas finir par te casser la figure, dit-il.
Elle ne tomba pas, mais son chapeau, si. Elle commençait à redescendre quand Ben lui attrapa le bras.
– N’y va pas.
Elle se débattit jusqu’à ce qu’il lâche prise, et elle descendit. Elle retrouva son chapeau et le replaça sur sa tête – lorsqu’un grognement retentit dans la forêt. Elle fut projetée à terre. Elle répète toujours :
– Une chose qu’on apprend à faire, en plus de savoir tirer, c’est à faire le mort.
Elle retint sa respiration et se cacha le visage entre les mains. Elle entendit des coups de feu. Elle entendit des cris. Son corps roula sur le côté. Elle sentit une pression contre son épaule gauche. Puis elle aperçut Ben.
Ben la souleva par les aisselles et la traîna jusqu’au pied de l’arbre. – Il faut que tu remontes. L’ours risque de revenir.
Les yeux de Ben étaient écarquillés.
Il la remit sur ses pieds, plaça ses mains sur les barreaux en bois. Tout semblait rétréci, brumeux, et tout dégageait une odeur de pourriture. Elle gravit l’échelle d’affût, Ben derrière elle qui la poussait et la pressait. Son épaule palpitait comme si elle se souvenait soudain des événements récents, Ben roula en boule sa chemise à carreaux et essaya d’arrêter le flot de sang.
Quand elle vient me rendre visite en Californie, elle porte des débardeurs et les gens l’interrogent sur l’origine de la cicatrice qui lui plisse l’épaule. Elle leur répond :
– J’ai été attaquée par un grizzly en Alaska.
Et ils la croient. Ils croient que Ben a tiré plusieurs coups de fusil, ils croient qu’elle est remontée sur le mirador de chasse tandis que le sang suintait de sa plaie. Ils mordent à l’hameçon, et elle leur dit alors :
– En fait, c’était un accident. Je me suis accrochée l’épaule à un ressort métallique alors que je me cachais sous le lit.
Ils lâchent un petit rire de soulagement.
– La vache, tu m’as bien fait marcher.
L’enfance, une partie de cache-cache. Ils ne lui demandent jamais de quoi elle se cachait. La vérité, c’est qu’il y a des grizzlys, il y a des poings, des bouteilles et des ceintures. Il y a des choix : faire le mort ou se cacher.

x

290004.8908684

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :