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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Villes sous contrôle – La militarisation de l’espace urbain » (Stephen Graham)

Lorsque la ville grouillante et cosmopolite devient l’ennemi en soi.

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Publié en 2010, traduit en français en 2012 à La Découverte par Rémy Toulouse et Alcime Steiger, « Villes sous contrôle », au-delà de sa préoccupation centrale, principalement urbanistique et architecturale, constitue peut-être surtout une synthèse à date d’un ensemble de travaux menés autour de la sympathiquement radicale New Left Review, de ses ramifications universitaires et de ses sympathisants, essentiellement dans le monde anglophone, mouvance fidèlement relayée par les éditions VersoBooks, pour tenter de penser le moment de bascule géo- et bio-politique que nous vivons « en direct » depuis 2001, même si les racines en sont bien entendu beaucoup plus profondes.

Le nouvel urbanisme militaire consiste en un changement de paradigme qui fait des espaces public et privés de la ville, de son infrastructure ainsi que des populations civiles qui l’occupent, une entité dont il faut extraire des cibles et des menaces. Cela est manifeste dans l’usage très répandu qui est fait de la métaphore de la guerre pour décrire la condition, supposée éternelle, des sociétés urbaines (qui sont toujours en guerre contre la drogue, contre le crime, contre le terrorisme et contre l’insécurité elle-même). Cette évolution implique la militarisation insidieuse de nombreuses questions politiques, des paysages urbains et des infrastructures de circulation, ainsi que de pans entiers de la culture populaire et urbaine. Et l’on assiste à la diffusion rampante dans tous les milieux sociaux de débats militarisés sur le thème de la « sécurité ». Tout cela, une fois de plus, concourt à propager les idées essentiellement militaires de la préparation et de la poursuite de la guerre au cœur de la vie citadine ordinaire.
Cette militarisation insidieuse de la vie urbaine se produit à une époque où, pour la première fois au cours des 150 000 ans de son histoire, l’humanité est devenue une espèce principalement urbaine. Elle tire sa puissance d’une multitude de canaux de militarisation et de sécurisation qui, jusqu’ici, n’avaient jamais été considérés ensemble ou vus comme un tout. C’est précisément ce qu’entend faire ce livre.

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En cinq chapitres, « Villes sous contrôle » balise vigoureusement ce qui est à l’œuvre dans le mélange de doctrines politico-économiques toujours davantage sorties de leur terrain d’application légitime, ou prétendant à la scientificité hors de toute controverse pourtant évidente (et l’on pense bien entendu au « Choc des civilisations » de Samuel Huntington, à la rigueur proche de celle d’un canular, et qui irrigue pourtant tant de pseudo-pensées de l’action en Occident), avec la technicité et le scientisme authentiquement maladifs qui dominent depuis fort longtemps la communauté militaro-sécuritaire, essentiellement aux États-Unis, il est vrai – mais ayant contaminé leurs homologues comparables depuis déjà bien des années.

Dans ce contexte, la doctrine militaire et sécuritaire occidentale tend à brouiller dangereusement les frontières juridiques et opérationnelles qui séparent la police, le renseignement et l’armée, la guerre et la paix, les opérations locales, nationales et internationales. En effet, les guerres et les mobilisations qu’elles supposent n’ont plus de contraintes spatio-temporelles : elles n’ont plus de limites territoriales et sont plus ou moins permanentes. Dans le même temps, les centres du pouvoir d’État dépensent de plus en plus de ressources pour discerner les corps « nuisibles » et « menaçants » des corps « fiables » et « menacés » dans les espaces quotidiens des villes et les infrastructures qui les relient les unes aux autres. Ces nouvelles politiques sécuritaires ne s’appuient pas sur les droits juridiques ou fondamentaux ni sur les systèmes judiciaires universalistes, mais sur le profilage des individus, des lieux, des comportements, des associations et des groupes. Les sujets sont alors distribués sur une échelle de risque en fonction de la violence, de la nature perturbatrice ou de la contestation qu’ils sont susceptibles de mobiliser contre l’ordre géographique dominant sur lequel repose le capitalisme néolibéral mondialisé.

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Le premier chapitre, « Le nouvel urbanisme militaire », s’appuie aussi bien sur les travaux de Rachel Woodward (« From military geography to militarism’s geographies », 2005) ou de Mike Davis (« Dead Cities », 2003) que sur ceux de Paul Virilio (« L’espace critique », 1984) ou sur l’analyse conduite par Eyal Weizman (« À travers les murs – L’architecture de la nouvelle guerre urbaine », 2007), pour tracer les contours d’une évolution désormais largement « passée dans les mœurs » politico-militaires, tant en Israël qu’aux États-Unis (et ce malgré les voix dissidentes qui s’élèvent régulièrement, dans les deux pays, au sein même de l’establishment militaire et stratégique), évolution qui consiste, schématiquement, à entériner la ville – sous sa forme stylisée de ville orientale grouillante et décatie, intrinsèquement « hors contrôle » et ne permettant pas à la supériorité technologique occidentale de s’exprimer aussi pleinement qu’en « rase campagne » – comme ennemie et hostile, en soi. Stephen Graham recense alors habilement les principales directions retenues depuis quinze ou vingt ans pour s’affranchir de la réalité-ville, en la niant, la détruisant ou la quadrillant à un niveau presque infinitésimal, ou encore, pour reprendre les mots de Laurent Henninger sur un autre sujet, en se donnant les moyens de créer de l’espace fluide à l’intérieur de l’espace solide par essence.

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Paul Gilroy va plus loin en suggérant que l’invocation systématique de la « patrie » par l’administration Bush, inspirée de l’idée extrêmement influente de « choc des civilisations » développée par Samuel Huntington, « nécessite que la conscience cosmopolite soit tournée en ridicule » dans les discours du gouvernement et des médias dominants. Gilroy a décelé, dans le monde « post-11 septembre », une « incapacité grandissante à conceptualiser les relations multiculturelles et postcoloniales comme autre chose qu’un risque ontologique et une menace ethnique ».

Le deuxième chapitre, « Rêves de guerre robotique », rejoint notamment les préoccupations qui parcourent l’excellent « Théorie du drone » (2013) de Grégoire Chamayou, autour du fantasme technologique qui parcourt, à la surface ou souterrainement selon les époques, une partie toujours dominante des élites militaro-industrielles américaines, avec le concours souvent peu conscient et faiblement politique d’une bonne part de ce que l’on pourrait appeler à bon droit, au-delà du paradoxe apparent, « l’establishment geek ». Comme le font par ailleurs le Suisse Jacques Baud (« La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur », 2003) ou le Français Gérard Chaliand (« Le nouvel art de la guerre », 2008), qu’il est difficile de soupçonner de connivence a priori avec les cercles familiers de Stephen Graham, le chapitre pointe aussi l’entêtement face au réel (proche, souvent, d’un véritable aveuglement) des théoriciens de la Revolution in Military Affairs (RMA) et de leurs émules plus récents, toujours aussi partisans de solutions technologiques et bio-politiques, plutôt que de tentatives sociales, idéologiques ou économiques.

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Visibuilding program (DARPA)

Le troisième chapitre, « Un archipel de parcs d’attractions », constitue à la fois un écho à l’excellent « Militainment Inc., War, Media and Popular Culture » de Roger Stahl (2010), et une avancée saisissante dans l’univers des reconstitutions de villes (principalement « orientales ») en grandeur nature, aux États-Unis et en Israël, à des fins de simulation et d’entraînement des troupes destinées à être déployées dans ces environnements grouillants et exotiques que peuvent si aisément être, dans les faits, et plus encore dans les imaginaires, les cités palestiniennes, afghanes ou irakiennes.

Plutôt que des odes au dynamisme et à la croissance, ces « villes » sont des parcs d’attractions dédiés à la destruction urbaine et à la violence coloniale. Construites par des spécialistes de l’armée américaine avec l’aide de l’industrie militaire, de concepteurs de parc d’attractions, de développeurs de jeux vidéo, de décorateurs hollywoodiens et d’experts en effets spéciaux, elles servent de terrains d’entraînement destinés à préparer les attaques de villes réelles et lointaines. Ce sont de petites capsules spatiales conçues pour simuler ce que le théoricien militaire américain Richard Norton appelle péjorativement les « villes sauvages » d’un tiers monde en pleine expansion : là où se déroulent les guerres en cours et à venir menées par les puissances occidentales, les espaces stratégiques majeurs de la géopolitique contemporaine.
Eyal Weizman remarque que la doctrine militaire israélienne et occidentale insiste désormais sur la nécessité non seulement de pénétrer et de chercher à contrôler de vastes portions de territoires urbains, mais aussi de restructurer physiquement les espaces urbains colonisés de manière que les armes high-tech et les systèmes de surveillance puissent fonctionner à l’avantage des occupants. Weizman nomme ce processus la « réorganisation de l’espace par la destruction » (« design by destruction »). Selon lui, « la guerre urbaine contemporaine se déroule au sein d’une architecture construite, réelle ou imaginaire, et par la destruction, la construction, la réorganisation et la subversion de l’espace ».

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Jeu vidéo de recrutement « America’s Army II »

Le quatrième chapitre, « Quelques leçons d’urbicide », et le cinquième, « Éteindre les villes », sont de saisissants prolongements de l’excellent « Dead Cities » (2003) de Mike Davis. Il s’agit ici d’étudier attentivement comment cette haine de la grande ville cosmopolite, à la fois intrinsèque, culturelle parmi ces élites-là, et technique, par le couvert qu’elle persiste à proposer à l’ennemi, peut être – au-delà de la métaphore – éradiquée. Et c’est sans doute dans ces deux chapitres finaux que Stephen Graham va nettement au-delà de ses prédécesseurs dans son analyse.

Ayant appris des erreurs commises au Liban dans les années 1980, les Israéliens semblent avoir ciblé, comme le montre l’analyste de l’armée israélienne Dov Tamari, « les infrastructures sociales qui ont permis aux combattants ennemis de se former et à leurs familles de survivre ». La désignation adéquate de cette stratégie fut trouvée, au début des années 1990, plus ou moins simultanément par Marshall Berman et un groupe d’architectes bosniaques : l’ « urbicide », c’est-à-dire l’anéantissement ou l’éradication volontaire d’une ville. (…)

Au même titre que les bombardements américains en Irak, ces pratiques sont un reflet direct des évolutions de la doctrine militaire israélienne. Le ciblage systématique des infrastructures civiles est désormais considéré comme un moyen d’exercer un pouvoir coercitif sur l’ennemi dans une guerre urbaine « non traditionnelle » contre des insurgés soutenus par la population civile. Sur ce point, la doctrine israélienne a clairement été influencée par la doctrine américaine inspirée des travaux de John Warden, qui décrivent les sociétés ennemies comme des « systèmes de systèmes » et le ciblage des infrastructures urbaines comme un moyen de lancer des « opérations fondées sur les effets » pour agir psychologiquement sur la population. Désormais, pour les théoriciens militaires israéliens, le ciblage des infrastructures est le meilleur moyen de mener une « guerre diffuse », sans lignes de front apparentes. Comme l’ont écrit Haim Assa et l’ancien amiral Yedidia Groll-Yaari, « plutôt que d’être définie par les paramètres de lignes de front et de fronts intérieurs, la nature des conflits à venir pour les États-nations sera déterminée par des objectifs légitimes et des effets attendus liés à une multitude de points de contact, des infrastructures militaires aussi bien que civiles ». Ainsi, en accord sur ce point avec la doctrine américaine, la destruction des infrastructures civiles est considérée par les stratèges militaires israéliens comme l’un des rares moyens à disposition pour faire pression sur les insurgés.

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Malgré la présence parfois pesante des biais fréquents chez les penseurs radicaux contemporains, ceux gravitant autour de la New Left Review comme les autres, biais issus avant tout d’une volonté de systématisme parfois quelque peu étourdissante, et conduisant dans certains cas à « surpondérer » certains éléments relativement anodins pour leur donner un sens sans doute exagéré à l’intérieur d’un « faisceau d’indices », « Villes sous contrôle » est en tout état de cause un ouvrage fascinant, rappelant avec éclat, des années après les percées conceptuelles vulgarisées avec brio par Yves Lacoste, et comme cela était aussi le cas du brillant « Jérusalem terrestre » d’Emmanuel Ruben, que les paysages sont politiques, et que la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Y compris en se trompant du tout au tout sur le substrat socio-politique d’une situation.

L’attaque, par les Israéliens et les Américains, de leurs Autres arabes respectifs a par-dessus tout été alimentée par la plus puissante des armes de guerre urbaine : la fabrication imaginaire de la géographie et de l’altérité au service de la violence et de la militarisation. De tels imaginaires géographiques relèvent de ce que les anthropologues appellent la « violence symbolique ». Loin d’être un détail par rapport à ce que produisent « réellement » la guerre et la sécurité, ils servent à produire et légitimer continuellement les géographies de la sécurité et de la violence.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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