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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Sorry » (Zoran Drvenkar)

Un excellent et surprenant thriller policier allemand.

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Auteur allemand d’origine yougoslave plutôt confirmé, mais nouveau venu au thriller, Zoran Drvenkar y conduit un impressionnant début avec ce roman de 2009, traduit en français en 2011 par Corinna Gepner chez Sonatine, qui joue avec les codes du genre en parvenant largement à les renouveler, grâce à quelques astuces et virtuosités plutôt sympathiques.

Tu es surpris, il a été si facile de les localiser. Tu croupissais dans un trou tellement profond que plus rien ne te semblait possible. Tu te perdais peu à peu et, alors que tu croyais ne plus jamais revoir la lumière, tu es tombé sur son autre carnet d’adresses. Il en avait deux, cela aussi tu l’ignorais – tu ignorais tant de choses.
L’un des répertoires est en cuir relié, l’autre est un cahier in-octavo comme vous en aviez à l’école. Tu as trouvé le cahier par hasard, glissé entre des revues dans sa table de chevet. Il est rempli de noms. Tu les as comptés. Quarante-six. Tu continues à éprouver de la nostalgie dès que tu vois son écriture. Une écriture de travers, inclinée vers la droite, avec le désespoir des gauchers. Tes doigts se sont promenés sur les noms, adresses et numéros de téléphone, comme si tu pouvais sentir ce qu’il avait éprouvé en les inscrivant. Deux des noms sont soulignés, ce sont les seuls que tu connaisses.
Le jour où tu as découvert le cahier, la lumière a pénétré ton obscurité. Ces noms étaient le signe tant espéré. Six mois d’attente, et puis cette lumière. Comment aurais-tu pu deviner que, parfois, il faut aller chercher les signes ?
Personne ne te l’avait dit.

Dans une ville de Berlin durement touchée par les licenciements et le chômage des jeunes, quatre amis d’une vingtaine d’années créent une agence proposant aux entreprises, en substance, de s’excuser à leur place auprès des personnes qu’elles ont lésé… Grâce à cette innovation au fond très logique, et bien en phase ironique avec une certaine idéologie des « start-ups » essayant toujours désespérément de faire oublier leurs objectifs essentiellement financiers, le succès est rapidement au rendez-vous, au point d’attirer l’attention d’un meurtrier un peu particulier… Une mécanique implacable se met en route, dans laquelle le jeu des niveaux de narration et des flash-backs nous entraîne sur la piste d’un tueur et de ses ennemis « personnels », eux-mêmes assassins. Les quatre protagonistes aux prises avec un engrenage qui les dépasse, voient mettre durement à l’épreuve leurs propres faiblesses et leurs démons intérieurs…

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polars.pourpres.net

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Avant que nous ne parlions de toi, je voudrais te présenter les personnes que tu vas bientôt rencontrer. C’est une fraîche journée de la fin août. Dans le ciel, le soleil est d’une clarté extrême, il rappelle la lueur vacillante des interrupteurs dans les corridors. Les gens lèvent leur visage vers lui et s’étonnent de recevoir aussi peu de chaleur en retour.
Nous nous trouvons dans un petit parc au cœur de Berlin. C’est là que tout commence. Un homme est assis sur un banc au bord de l’eau. Il s’appelle Kris Marrer, il a vingt-neuf ans et ressemble à un ascète qui aurait décidé, il y a longtemps, de ne pas faire partie de la société. Mais il en fait partie, Kris ne le sait que trop. Il est allé au bout de sa scolarité et de ses études. Il se rend volontiers au bord de la mer, aime bien manger, peut parler musique des heures durant. Qu’il le veuille ou non, Kris est membre de la société, et ce mercredi matin va le lui rappeler.

Ne négligeant pas du tout un subtil arrière-plan, esquissé par touches acérées, de capitalisme agonisant et tentant de maintenir l’illusion – et de redoutable cynisme à l’œuvre dans des « secteurs » parfois bien inattendus, maîtrisant avec une surprenante perfection les ambiguïtés narratives autorisées par les changements de point de vue et les récits aveugles, « Sorry » est sans doute l’un des meilleurs thrillers policiers que j’ai lus ces dernières années.

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« Partout, on rationalise, poursuit Bernd Jost-Degen. Regarde-moi, je croule déjà sous le boulot. Les structures ne sont plus les mêmes, le monde a continué de tourner, tu comprends ? Avant, les gens faisaient du bon travail et ils étaient bien payés. Désormais, ils doivent faire du super travail et ils sont mal payés. En plus, on leur demande d’être reconnaissants. »
Il rit du rire de celui qui n’appartient pas à cette catégorie de gens. Kris se sent idiot, il ne sait pas pourquoi il voulait avoir une dernière entrevue avec son chef. À ses pieds gisent deux sacs en papier que la femme de ménage lui a donnés après avoir vidé son bureau.
« C’est l’économie de marché, Kris, c’est la surpopulation. Nous sommes trop nombreux, et le capitalisme nous possède corps et âmes. Regarde-moi. Je suis actionné par des fils. Je suis une marionnette. Les gens d’en haut disent : « Bernd, nous voulons doubler nos profits. » Et moi, qu’est-ce que je fais ? Je vous donne de l’eau minérale moins chère, je fournis le café le plus médiocre, et je réduis là où je peux réduire pour éviter que les gens d’en haut ne coupent les fils.
– Qu’est-ce que c’est que ce blabla ? demande Kris. Tu m’as licencié, tu m’as « réduit », c’est ça ?
Bernd Jost-Degan place ses mains l’une sur l’autre et les tend devant lui.
« Bon sang, Kris, mais regarde ! J’ai les mains liées, cogne si tu veux, mais j’ai les mains liées. Je suis obligé de renvoyer les gens qui sont arrivés en dernier. Tu peux continuer à travailler en free-lance, bien sûr. Et si tu le souhaites, je t’écrirai une lettre de recommandation, ce sera avec plaisir. Évidemment. Tu devrais tenter ta chance au Tagesspiegel, en ce moment ils sont débordés. Et est-ce que tu as pensé au taz, chez eux… Quoi ? Pourquoi tu prends cet air ? »

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Sorry » (Zoran Drvenkar)

  1. je vais mettre cela dans ma pile post-volodine et post-post-exotique
    encore des jours heureux en perspective

    en ce moment j’ai sombré dans les short-stories irlandaises
    il y a de quoi faire, voila une nation qui écrit plus vite (et bien) qu’on ne la lit (et mal car peut traduite)

    intéressant papier de John Kenny sur la spécificité des short stories et l’irlande

    ah j’oubliais aussi, la sortie de la traduction du chant 6 de l’Eneide par Seamus Heaney (édition posthume bien sur)
    mais utile a comparer avec le texte de paul veyne sorti il y a peu
    une petite touche de classiques, c’est pas mal tout de même

    Publié par jlv.livres | 25 juillet 2016, 16:19

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Toi  (Zoran Drvenkar) | «Charybde 27 : le Blog - 1 août 2016

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