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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Terres rares » (Sandro Veronesi)

Neuf ans après « Chaos calme », le retour un rien décevant de Pietro Paladini.

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Publié en 2014, traduit en français en 2016 chez Grasset par Dominique Vittoz, ce roman de Sandro Veronesi propose, neuf ans après son « Chaos calme » de 2005, une suite des aventures de Pietro Paladini, alors que le même temps a fictivement passé dans sa vie, dans celle de sa fille Claudia (qui se prépare à entrer à l’université), de son frère Carlo (qui est en fuite après avoir planté les banques complices d’une tentative d’extorsion sur son entreprise florissante) et de son ex-belle-sœur Marta. Je ne sais plus pourquoi j’ai cru qu’il allait être ici question d’Afrique, mais les seules « terres rares » évoquées seront en fait métaphoriques ou uruguayennes, et cette erreur n’a aucune importance, puisque c’est grâce à elle, en tout cas, que j’ai eu envie de lire « Chaos calme » avant de me plonger dans ce roman-ci.

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Le sujet du jour, c’est l’alerte écrevisses. Tous les journaux en parlent et pas seulement à la rubrique régionale de Rome. Les écrevisses tueuses de Louisiane. Le ton est à l’inquiétude parce que cette espèce particulière, importée de Louisiane il y a une quinzaine d’années par un éleveur du lac de Bracciano, a proliféré dans tout le Latium grâce, paraît-il, à sa capacité immodérée de se reproduire. De fossé en fossé, de rigole en rigole, elles sont remontées jusqu’à la décharge de Malagrotta, et de là, toujours selon la presse, elles ont donné l’assaut à Rome la nuit dernière, traversant la via Aurelia à la hauteur du kilomètre treize, ce qui n’est pas allé sans provoquer de sérieux problèmes. On déplore un carambolage en chaîne entre des véhicules incapables de freiner, nous dit-on, sur l’asphalte tapissé de ces monstres rouges. D’après les journaux, la Province installe d’imposantes clôtures, la gendarmerie est sur le terrain et les écologistes crient au danger pour l’équilibre de l’écosystème, pendant que l’on redoute de nouvelles attaques dans les prochains jours. Tel est le tableau dans les médias.

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La galerie de personnages assemblée par Sandro Veronesi autour de son protagoniste principal, de ses tribulations et de son destin de cadre dirigeant repenti, désormais vendeur de voitures d’occasion sous les pieds duquel le sol se dérobe soudainement, est à nouveau particulièrement impressionnante et réellement hilarante : capitaine de gardes suisses aux envies de luxe automobile, associé plus mystérieux que prévu se fondant dans la nature, assistante dévouée et inventive, cuisinier hors pair gérant un gîte rural et se spécialisant dans les disparitions nécessaires, starlette indélicate et diablement rusée, junkie aux dantesques crises de rage obsessionnelle, ancien collaborateur prodige au solide bon sens amusé, ex-assistante timide devenue avocate pénaliste de très haut vol. Cette humanité virevolte dans le regard de Pietro Paladini et nous enchante, comme c’est si souvent le cas, avec bonheur, chez Philippe Jaenada (à l’image de son grand « Plage de Manaccora, 16 h 30 »).

Le voici donc Jürgen, et sa faiblesse. Au fond, il serait presque attendrissant dans cette façon de rêver à la place de ses enfants, sans associer – du moins en ce moment – à ce symbole de statut social d’autres utilisations ou plaisirs. Et pourtant, non, je n’éprouve aucune tendresse à son égard. Il continue plutôt à me faire pitié, et de plus en plus, ce qui ne m’arrive pas souvent avec un client et, à vrai dire, n’est pas une bonne chose, parce qu’on risque de se montrer moins ferme dans la négociation et de manger son bénéfice. Qu’est-ce que je disais, le voici qui sort de sa torpeur et revient à la charge pour obtenir un rabais. Mais sa requête n’a rien de convenu. En effet, tout le monde marchande et avec succès, vu qu’il est beaucoup plus avantageux d’accorder une petite réduction que d’immobiliser une voiture sur le parking un ou deux mois supplémentaires. Non, il me le demande à titre amical, comme s’il s’agissait de lui faire un cadeau personnel, au nom de ses enfants, de sa femme, de leur harmonie familiale, toutes choses qui devraient, allez savoir pourquoi, me tenir à cœur. Sauf que dans ce cas, eu égard à la situation, la pitié produit l’effet contraire, c’est-à-dire qu’elle me conforte dans mon inflexibilité : je ne baisse pas le prix d’un euro et ne propose pas de lui racheter sa Passat break turbo-diesel chargée de kilomètres, que d’entrée de jeu je n’ai acceptée qu’en dépôt-vente – tout cela dans l’espoir qu’un sursaut de lucidité ou même de simple fierté révèle à Jürgen que cette fin de non-recevoir de ma part est inouïe et inacceptable, surtout par les temps qui courent (chute de vingt-quatre pour cent des immatriculations cette année, selon l’évaluation de ce mois, nous voici revenus au même niveau de ventes qu’en 1979), qu’il tourne les talons, oubliant le Grand Cherokee qui ne lui sera d’aucune utilité et qu’il décide d’acheter, pour beaucoup moins cher, une Scénic neuve chez le concessionnaire (ou un Qashqai, s’il lui en coûte trop de renoncer au 4 x 4), qui lui offrira une reprise avantageuse de sa voiture, des bonus écologiques, une réduction supplémentaire pour tout achat signé avant la fin du mois et un prêt à taux zéro avec première mensualité en janvier. Impossible, me dis-je, que cette solution banale ne subsiste dans quelque recoin sombre de son cerveau, et la dureté de mes refus n’est qu’une façon de lui tendre la lanterne qui éclairera ledit recoin, de manière à ce qu’il examine cette solution et se soustraie à l’impératif de luxe malsain qui le guette pour l’instant. Je ne le fais pas pour son bien, mais, je le répète, poussé par la pitié que j’éprouve à le voir se débattre dans le gouffre d’une tentation aussi aberrante.

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Le roman lui-même, pris dans son ensemble, déçoit tout de même quelque peu, et ne tient pas le rang de son prédécesseur, « Chaos calme ». La jubilation réelle procurée par les personnages et par les élucubrations tempétueuses du héros ne résiste pas suffisamment à la prévisibilité des développements, aux coups de théâtre qui malmènent la cohérence psychologique de personnages connus depuis longtemps de la lectrice ou du lecteur, et surtout, hélas – et même s’il s’agit peut-être de l’une des leçons les plus saisissantes irriguant le texte, fût-ce involontairement -, ce cher Pietro Paladini s’embourbe dans ses contradictions et dans ses idiosyncrasies de philosophe révolté ne passant pas à l’acte, d’une manière qui jure trop, à mon goût, avec l’identité qui était la sienne à la fin de « Chaos calme ». Endormissement d’un héros dans le confort d’une vie paisible, ou échec de l’auteur à assurer une évolution forte et crédible de son personnage ? La réponse à cette question reste probablement ouverte, mais le doute suffit à rendre poussive une partie de l’intrigue, et à miner l’ironie langagière qui oeuvre pourtant de son mieux dans ces 450 pages. Un bon moment de lecture néanmoins, mais qui fera tristement regretter « Chaos calme ».

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À propos de charybde2

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