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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Tryggve Kottar » (Benjamin Haegel & Marie Boralevi)

Retour à la nature – mais quelle nature ? – d’un semi-ermite scandinave défié par un élan

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Publié en 2015 aux éditions du Chemin de Fer, le premier ouvrage du comédien et metteur en scène Benjamin Haegel est, comme il est de rigueur dans cette somptueuse et souvent captivante collection, richement accompagné, dans une démarche qui ressort davantage de la symbiose que de l’illustration, par un impressionnant travail graphique conduit par Marie Boralevi.

Tryggve Kottar mène une vie de semi-ermite, troquant ses pommes véreuses et ses choux de tous types contre du pain de boulangerie, en guise de tout contact avec la civilisation, incarnée par les quelques maisons de cet austère village scandinave au sommet duquel il vit, tout près de la grande forêt.

C’était au temps où je me la coulais, douce et tranquille. Je flânais dans les sous-bois, je respirais l’air frais. Mes journées merveilleuses s’enchaînaient et, lorsqu’une se terminait, une autre lui succédait, plus ou moins semblable. J’étais constant, linéaire, et souvent je pensais m’achever ainsi : et pourquoi aurais-je pensé autrement ? Bien sûr, ce n’était pas très ambitieux ni même intense, il n’était pas question d’émotions fortes ou de grands frissons, je ne jouais pas une grande musique. Je laissais le courant me porter, sans trop exiger de la vie. J’avais trouvé un procédé. Un équilibre acceptable. J’égrenais mes jours comme un lac endormi, accroché au bout d’un ruisseau sans importance. Une eau paisible et stagnante qu’une délicate risée troublait de temps à autre.

Le précaire équilibre de cette vie pourtant d’apparence si simple – même s’il faut pour l’apprécier se fier uniquement aux déclarations du héros de cette curieuse fable, lui-même – va être bousculé, sauvagement, par l’irruption sur la scène d’un élan en rut, dont le brame et les copulations viennent défier Tryggve Kottar jusque sur son perron, perturbant rapidement ses jours et plus encore ses nuits, et enclenchant un processus qui échappe vite totalement à la raison spectatrice.

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J’ouvre la fenêtre et je vois la forêt, calme et silencieuse. Une brume légère s’accroche à la cime des arbres. Je m’attarde sur son agonie. Je veux la voir disparaître jusqu’au bout. Je veux voir son dernier fragment s’effriter. Mais soudain, elle n’est plus là et je ne m’en suis pas rendu compte. Je descends jusque devant l’âtre où dorment quelques bûches calcinées. Une mouche passe près de mon oreille et j’entends son vrombissement. Je souris.
J’ouvre la porte et m’arrête sur le perron, en prenant une puissante respiration. Je croque une pomme et remarque qu’un ver niche à l’intérieur. Je la jette par-dessus l’épaule, puis je m’enfonce dans la forêt le long d’une route accidentée, caillouteuse, trouée de nids-de-poule et matelassée de feuilles mortes. Un ruisseau la traversait et formait au milieu, par le hasard du relief, une cuvette, un petit bassin, peu profond. L’eau y montait jusqu’aux mollets. Là, je me lavais et je remplissais ma gourde. Je marchais vingt-cinq minutes pour la rejoindre. Plus loin, la route serpentait entre les pins épineux, se rétrécissait sur un kilomètre et disparaissait. La nature reprenait ses droits. Dans l’autre sens, elle descendait dans la vallée, passait six habitations et s’accrochait à la rue principale du village. Cette route était sans importance et demeurait sans nom. Je lui aurais donné mon nom, si j’avais été le seul, mais six autres maisons, en bas, la bordaient et aspiraient au même titre. J’étais la septième, à l’écart, là-haut. De coutume, on l’appelait « route de cailloux » ou « route caillouteuse », bien qu’elle ne soit pas la seule à avoir des cailloux ; certaines choses sont parfois sans raison.

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Derrière le rapport élémentaire à la nature qui aurait été partagé, par exemple, avec le « Farigoule Bastard » de Benoît Vincent, il rôde ici tout autre chose, que le ton adopté, portant autant une fraîcheur toute bucolique qu’une honnêteté forcée, celle qui ornerait peut-être le récit d’un rêve à un psychanalyste, déporte progressivement mais résolument vers des mythologies forestières, chasseresses et animales, qui évoqueront tour à tour des images saisissantes en résonance avec celles du Bertrand Hell de « Sang noir » ou le Mats Wägeus de « Scène de chasse en blanc », mais plus encore avec les profonds enfouissements du Romain Verger de « Forêts noires » et de « Grande Ourse » – images amplifiées en diable par le trait proprement chamanique de Marie Boralevi, magnifiquement omniprésent.

Je tranche du bois, toutefois je m’arrête presque aussitôt. Je n’en fais pas toute une montagne ; il ne faut pas forcer, il ne faut pas s’imposer de cadence et je me gratifie d’un feu. Je mangeais du chou et du pain.
Je songeais. J’avais l’étrange impression qu’il me lançait un défi, que je ne savais comment relever. Je ne pouvais pas rivaliser avec un élan. Je ne rivalisais déjà pas avec un homme. Mon dos était fragile, mes bras maigres, mon visage fantastique. De plus, j’étais acariâtre, misanthrope et sans ambition. J’étais accompli dans ma veulerie, on ne pouvait faire mieux.

Ce qu’en dit superbement Guillaume Contré sur son Escalier des aveugles est ici.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Tryggve Kottar » (Benjamin Haegel & Marie Boralevi)

  1. Merci pour le conseil !

    Publié par Gilles Labruyère | 19 juillet 2016, 09:45

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