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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les clowns sacrés » – Navajo Police 11 (Tony Hillerman)

Meurtres autour d’un pueblo, labyrinthe d’intérêts conflictuels, éthique de la solution : un grand Hillerman.

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RELECTURE

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Publié en 1993, traduit en français en 1994 par Danièle et Pierre Bondil chez Rivages, le onzième volume de la saga policière navajo initiée par Tony Hillerman en 1970 se présentait après une pause de trois ans à l’issue du précédent, « Coyote attend ».

L’auteur est à cette époque au sommet de son succès, ses trois précédents romans ayant tous figuré en bonne place dans la liste des best-sellers du New York Times, avec un lectorat allant désormais bien au-delà des amateurs de polar ethnologique rajeunissant le travail d’Arthur Upfield (en le transposant de l’Australie aborigène à la Grande Réserve navajo) qu’il avait su séduire dès, notamment, « Là où dansent les morts » (1973) ou « Le vent sombre » (1982).

Après dix volumes, la question cruciale, qui taraude Tony Hillerman depuis ses tous premiers romans navajos, devient celle de la répétition – angoisse qu’il confessait déjà à propos de « Porteurs de peau » (1986) dans le livre d’entretiens « Talking Mysteries » (1991). Beaucoup d’auteurs policiers à succès, y compris parmi les plus talentueux et inventifs, finissent par échouer, tôt ou tard, sur cet obstacle, et sont « forcés » d’inventer des rebondissements abracadabrants dans les vies personnelles de leurs personnages, ou de déplacer leurs péripéties romanesques dans des lieux « exotiques », pour remédier au manque de renouvellement des situations d’enquête sous-jacentes. Si dans ses dix premiers volumes, Tony Hillerman a fort logiquement réutilisé des motifs, des éléments, des bribes qui résonnent les unes avec les autres, il a su jusque là éviter le piège de la répétition, limitant les exposés pédagogiques récurrents au strict minimum nécessaire à une lectrice ou un lecteur fraîchement débarqués dans son univers, alternant les intrigues des ex-nomades navajos et des sédentaires des pueblos, variant les juridictions, changeant le type de ses anthropologues et de ses archéologues, et jouant avec une palette large de motivations pour ses « vilains » (même si, derrière, on retrouve presque toujours, plus ou moins brutale, l’avidité). Pour « Clowns sacrés », la critique guette, car l’auteur a lui-même exprimé la crainte, au moment de « Coyote attend », d’avoir quelque peu « fait le tour » des situations possibles.

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– Vous en avez fait un peu une sortie entre copains, on dirait, reprit Leaphorn. Un peu comme un pique-nique. Tous les trois ?
– Quatre, corrigea Chee. Asher Davis nous a accompagnés. Vous savez, le gros…
Leaphorn fit une entorse à ses propres habitudes et à la tradition navajo en lui coupant la parole. La journée ne s’annonçait pas bien.
– Le marchand ? Le grand costaud de Santa Fe ?
Chee fit oui de la tête. Sa semaine commençait de manière épouvantable. C’était la première dans ce nouveau poste, et ce serait peut-être aussi la dernière. Et même si c’était le cas ? Il reprendrait son poste précédent de simple policier. Il n’avait jamais été persuadé qu’il pourrait travailler avec ce type. Ce super-flic.
– On dirait que vous avez monté une vraie troupe. Pour attraper ce gosse ?
Les traits de Leaphorn étaient d’une amabilité parfaite.
Chee essaya de l’imiter, mais il sentit que son visage rougissait. Des policiers qui avaient travaillé avec Leaphorn avant que le lieutenant n’ait été affecté à ce nouveau Bureau d’Investigations Spéciales avaient prévenu Chee que le vieux saligaud pouvait faire preuve d’une sacrée arrogance.
– Non, lieutenant, dit Chee. Ça s’est trouvé comme ça. Vous m’avez chargé de le trouver. j’avais décidé de commencer par voir s’il allait se montrer chez lui. Pour la cérémonie. Si c’était le cas, je lui mettais la main dessus et je lui parlais pour savoir où il se cachait et pour lui dire d’appeler sa mamie. Comme vous m’en aviez donné l’ordre. Mademoiselle Pete a voulu voir la danse des kachinas, et elle a demandé à Dashee s’il voulait venir avec nous, et ensuite…
Il laissa son explication en suspens.

Le miracle espéré se produit : même si quelques critiques chagrins regimberont (faute sans doute d’avoir saisi, une lecture trop superficielle aidant, la profondeur nouvelle qui irrigue ici la saga), Tony Hillerman convoque autour du pueblo imaginaire de Tano (je laisserai la lectrice ou le lecteur découvrir en fin de roman pourquoi il était obligatoire de créer, pour la première fois dans la saga, une communauté villageoise entièrement imaginaire) une bonne partie de motifs déjà utilisés, mais parvient à extraire de ses personnages la vérité intime qu’ils contiennent pour nous offrir un roman précieux et extrêmement abouti, voire réjouissant – ou même apaisant – comme si une partie de la métaphysique secrète qui irrigue l’ensemble depuis 1970 nous était soudainement révélé dans sa plénitude, qui n’est pas uniquement navajo.

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Sur la carte qui couvrait le mur derrière son bureau, il enfonça une épingle au pueblo de Tano, une autre entre Crownpoint et Thoreau, à peu près à l’endroit où Kanitewa avait habité avec son père. Chee remarqua qu’elles avaient des têtes roses, la même couleur que celles qui étaient déjà enfoncées dans la carte à Thoreau et à l’endroit de Coyote Canyon où vivait Ahkeah. Leaphorn laissa retomber son surplus d’épingles dans leur boîte.
– Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi je fais joujou avec ces épingles ?
– Ouais, répondit Chee.
Il avait entendu parler de la carte de Leaphorn constellée d’épingles dès le premier jour où il avait travaillé dans la police navajo. Le capitaine Largo, son supérieur quand il travaillait sur la région de Tuba City, lui avait dit que Leaphorn s’en servait pour trouver des solutions mathématiques aux crimes qu’il n’arrivait pas à comprendre. Largo était incapable d’expliquer comment cela marchait. Il en allait de même pour Chee.
– Je ne le sais pas très bien moi-même, poursuivit Leaphorn. J’ai pris cette habitude il y a des années. On dirait que des fois ça m’aide à réfléchir. Ça donne une certaine perspective aux choses.

Apportant des éléments décisifs, et sans artifices, dans les évolutions personnelles de Jim Chee et de Joe Leaphorn, assemblant des carreaux de mosaïque anciens en leur donnant une perspective nouvelle et puissante, « Les clowns sacrés » est indéniablement un grand Tony Hillerman, vingt-trois après les débuts de cette fresque si surprenante.

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