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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Des lions comme des danseuses » (Arno Bertina)

Lorsque des chefs coutumiers s’emparent du droit international et d’une habile médiatisation pour confronter l’Europe à ses contradictions, en une fiction singulière.

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Publiée en 2015 dans la passionnante collection Fictions d’Europe de La Contre Allée (dans laquelle on trouve par exemple le roboratif et tout récent « Venise est lagune » de Roberto Ferrucci), cette brève fiction d’Arno Bertina, en forme de fable politique mêlant inextricablement sérieux et jeu, met en scène à la fois son fort intelligent attachement à l’Afrique, tel qu’on le découvrait notamment dans l’excellent « Je suis une aventure » (2012), et son regard acéré sur la fièvre obsidionale qui saisit désormais l’Europe aveuglée par ses paranoïas, qui sous-tendait de plus d’une manière le poignant « Numéro d’écrou 362573 » (2013).

Nous descendons, Bob et moi. Et personne ne vient. Nous entrons dans une première pièce qui pourrait faire office de péristyle en étant ouverte à tous les vents. Des scènes de chasse, au mur, mais brouillonnes, ou inachevées – le programme n’est qu’ébauché, les arrières-plans n’existent pas. Un galop d’essai en quelque sorte, avant la salle principale dans laquelle nous débouchons après un couloir très biscornu. Là, sur cent mètres de murs, toute une frise représentant les Namtchema, des notables, des guerriers et des chasseurs. Au sol, ou adossés aux pilastres soutenant le toit de tôle, des totems, des peaux, des panneaux en bois sculpté. Je me saoule de photographies, je prends ce que je veux et sous tous les angles car Bob ne me freine pas et le long de la route, ou dans Bangangté, on me fait les gros yeux quand on ne m’agresse pas dès que je sors mon appareil photo.
Bob va tout m’expliquer, la portée symbolique de chaque objet, et Sa Majesté finira par arriver, et je vais faire cette bourde dont j’ai parlé plus haut. S’il n’avait pas été aussi affable, il m’aurait taclé : « Et vous allez aussi m’expliquer le fonctionnement de la guillotine ?! » Pour me rattraper, au risque de la flagornerie cette fois, je me lance dans l’éloge d’un Cameroun qui aura su faire cohabiter le pouvoir traditionnel et les structures administratives modernes sinon occidentales (députés, sénateurs, maires, etc.) Le chef de Bangoulap est, par exemple, officier d’état-civil, et quand la diaspora du canton – qu’elle soit canadienne, française ou britannique – a un problème, elle l’invite, organisant son voyage par le biais d’une souscription. Et non pas le maire, ou le député. De sorte que le fo voyage assez souvent de par le monde. Il connaît Paris, me cite les stations de la ligne 4 (spéciale dédicace pour « Château Rouge » et « Château d’Eau »), le dix-huitième arrondissement et le musée du quai Branly.
J’ai honte de ne pas le connaître encore quand lui l’a visité deux fois déjà. Il s’insurge poliment contre le montant de l’entrée – peut-être douze euros, peut-être quinze. Il est d’autant plus choqué que l’on y admire une sculpture du pays bamiléké. Payer pour voir les œuvres de ses ancêtres ?! Il enchaîne en reconnaissant que les termites, ici, auraient condamné tous ces chefs-d’œuvre. À brève échéance parfois. Mais je vais revenir à la remarque précédente : le ministère de la Culture aurait réussi un coup fumant s’il avait eu l’idée de ne faire payer l’entrée du musée du quai Branly qu’aux seuls Français, rendant gratuit l’accès aux collections pour toutes les autres nationalités, ou au moins aux Africains et aux Amérindiens, ainsi qu’aux pays d’Asie qui furent colonisés. L’idée plaît au fo, nous sourions tous les trois et nous passons à autre chose (la clé 3G qu’il a achetée au revendeur chinois ne fonctionne pas, il a besoin des lumières de Bob ((Yves-Pascal, vous vous souvenez ?) pour l’installer).

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Le musée du quai Branly.

C’est d’une rencontre apparemment anodine, voire gentiment farceuse, avec ces chefs et rois coutumiers qui constituent l’une des singularités contemporaines de l’Afrique subsaharienne (ceux que Christian Dedet évoque si remarquablement, par ailleurs, à propos du Bénin dans son « Au royaume d’Abomey » de 2000) que naît, paisiblement mais progressivement avec une extrême détermination, une revendication d’abord culturelle – mais devenant rapidement, et c’est fort logique, politique – à propos d’un droit d’accès libre aux trésors artistiques pillés par les Européens dans leurs anciennes colonies ou dans leurs protectorats éhontés, posant bien entendu, avec humour mais aussi avec habileté, la question de l’accès réel, et donc de la politique internationale des visas.

Utilisant ainsi les munitions fournies à leur corps défendant par le droit international, les rivalités bureaucratiques entre fonctionnaires européens et nationaux, les frictions possibles entre États eux-mêmes, et les interstices médiatiques qu’un peu d’astuce et de pugnacité permettent d’ouvrir, Arno Bertina et ses chefs coutumiers camerounais nous offrent une belle fable contemporaine, avec des moyens similaires d’une certaine façon à ceux du glaçant « À l’aide ou le rapport W » d’Emmanuelle Heidsieck, mais avec des effets joyeusement inverses, ou presque.

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Vœu pieux durant de longues années, agitée seulement à des fins nationalistes (la Grèce réclamant à Londres les frises du Parthénon, par exemple), la question des restitutions était devenue, dans les années 90, un dossier de plus en plus brûlant ; les différentes instances internationales ayant pris de plus en plus de poids, ayant accru leurs prérogatives, l’Occident se trouvait acculé par ces instances transnationales qu’il avait lui-même créées, qu’il avait donc pu mépriser, longtemps, jusqu’à ce que, possédant suffisamment d’États membres pour ne plus faire de complexe d’infériorité vis-à-vis d’aucun d’eux, ces instances transnationales en viennent à se porter caution, ou à soutenir réellement plusieurs de ces dossiers. De sorte que l’on en vit aboutir, à la stupeur des parties concernées (depuis les grands antiquaires et commissaires-priseurs du monde entier jusqu’aux petits États pillés ou aux grands musées qui se mirent à passer en revue les dossiers des œuvres les plus connues de leurs collections). Les amateurs juifs spoliés par les nazis, ou certains États ayant collaboré avec l’occupant allemand, quand ils n’avaient pas carrément profité de lui, les collectionneurs juifs, donc, eux aussi commencèrent à croire qu’ils allaient pouvoir récupérer une partie des tableaux qui leur avaient appartenu et sur lesquels Göring – la plupart du temps – avait fait main basse, puis certains musées allemands, ou certains coffres de banques suisses.

Martine Benoît, directrice de la MESHS : « La collection « Fictions d’Europe » est née d’une rencontre entre la maison d’édition La Contre Allée et la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société. Désireuses de réfléchir ensemble au devenir de l’Europe, La Contre Allée et la MESHS proposent des récits de fiction et de prospective sur les fondations et refondations européennes. »

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Des lions comme des danseuses » (Arno Bertina)

  1. a propos de lions et a défaut de danseuses…
    le Caine Prize 16 vient d’être décerné à Lidudumalingani (RSA) pour « Memories we lost »
    le texte est la
    http://static1.squarespace.com/static/565c3d39e4b027c789ba5b70/t/5731edd627d4bdb26403b1b8/1462889943802/Memories+We+Lost_Incredible+Journey_SINGLES.PDF

    voila ce que j’en avait écrit il y a qq temps (un peu modifié et réduit)

    « Memories We Lost » de Lidudumalingani (vainqueur du Caine Prize 2016 – 11/05/16).
    Le début est assez complexe. L’auteur est originaire du village de Zikhovane dans le Transkei, où il gardait des troupeaux et moulait des chèvres en argile. Son nom originel est Lidudumalingani Mqombothi qu’il transforme ensuite en Dudumalingani Mqombothi et enfin Lidudumalingani, tout simplement parce que cela sonne mieux. En fait c’est le nom de son clan et Lidudumalingani signifie « il y a du tonnerre, mais pas de pluie ».

    « Memory we lost » raconte l’histoire du narrateur et de sa sœur atteinte de maladie mentale, et qui se croit possédée du démon. Elle parle dans un langage inconnu, avec des mots incompréhensibles. Un cortège se forme de villageois, tous issus du village et ne l’ayant que très rarement quitté. Une espèce de rengaine revient qui souligne le décalage entre le groupe de villageois et la fille.
    « Elle ne se plaint pas.
    Elle ne pleure pas.
    Elle ne se plaint pas.
    Elle ne pleure pas. »
    Début de la puberté, apparemment, mal exprimée, mal expliquée. Sa mère l’emmène pourtant voir les « Sangomas », sorte de devins femmes locales. Sorcières, sûrement pas, mais peut on savoir. Quant aux dons que la famille leur a versé (tabac, viande et allumettes), les voleurs s’en sont emparés. Les différentes églises ne sont pas plus explicatives. L’instituteur du village parle bien de schizophrénie et de l’impossibilité des remèdes classiques de faire effet.
    Reste l’exorcisme chez le sangoma Nkunzi, avec une recette simple : la faire cuire pour faire sortir le démon. Ce dernier a maintenant un nom « Smellyfoot ». La recette est simple. « Il ferait un grand feu avec de la bouse de vache et du bois, et quand les tisons seront à point, il suffit de placer la personne possédée du démon dans une cuve en zinc et de la placer sur le feu ». Normalement cela cuit le démon et la personne récupère sa santé au bout d’une semaine. « Je n’avais pas entendu dire que quelqu’un en était mort, mais je n’avais pas non pus entendu quelqu’un qui en était sortie vivante ».
    Chemin faisant vers la maison du sangoma, après avoir traversé le village de Philani, le frère ne peut se résoudre à cette solution. Cependant, ils se perdent en route et ne peuvent trouver où et chez qui dormir. Ils sont trop facilement reconnaissables. Total ils errent, dorment sous un arbre et continuent leur marche, vers où ?
    Une très belle histoire que ce couple de frère et sœur qui se sauvent pour échapper aux croyances populaires, dans un pays encore imprégné de terreurs liées aux maladies mentales, vues comme signes de possession du démon. Terreurs et croyances, croyances qui terrorisent.

    Publié par jlv.livres | 6 juillet 2016, 07:06

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Dieu-qui-parle  – Navajo Police 9 (Tony Hillerman) | «Charybde 27 : le Blog - 12 juillet 2016

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