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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Depuis qu’elle est morte, elle va beaucoup mieux » (Franz Bartelt)

Tombeau émouvant pour une mère.

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«Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.»

En écho à la douleur de la perte qu’exprime «Le livre de ma mère» d’Albert Cohen, le titre en forme de pirouette du texte de Franz Bartelt, «Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux», établit d’emblée une pointe d’humour et de pudeur, pour raconter tout en se protégeant la déchéance du corps qui accompagne la vieillesse, la confusion et l’obscurcissement de l’esprit de sa mère, son retour avec la vieillesse et la maladie d’Alzheimer à un semblant d’enfance sans joie et sans avenir ; cette distance et cet humour semblent nécessaires parce que la mort d’une mère ne peut sans doute pas se laisser regarder fixement.

Au temps présent comme pour évoquer des souvenirs qui restent bien vivants, Franz Bartelt raconte les visites quotidiennes à sa mère vieillissante dans son appartement, la silhouette qui se tasse, «minuscule maintenant, comme ayant fondu autour d’un reste d’os», la logique et les souvenirs qui s’étiolent, cet horizon mental rétréci dont Geneviève Peigné interrogeait les traces dans «L’interlocutrice», celui d’un cerveau redevenu sans triomphe plus sourd que celui d’un enfant.

«Elle sombre doucement dans une folie de fin de vie, façon de se distraire sans doute de l’idée de la mort qui vient.»

Lorsque le transfert dans une maison de retraite devient inévitable, l’auteur est confronté à la misère ordinaire de l’hospice, celle des vieillards et du personnel submergé de travail, qui ne peut plus faire face.

«La France des vieillards n’a rien à envier à la France de l’industrie. Ce pays est un assemblage de petits désastres.»

Pudiquement, il laisse entrevoir par touches les limites d’une tendresse et d’un amour filial immenses, atteints dans cette débâcle d’une relation quotidienne peu à peu vidée de toute substance, sous l’action implacable de la maladie et de la faux du temps.

«Une fois qu’ils sont morts, la vie travaille à nous presser de les rejoindre, évidemment. Notre tour est arrivé. Nos plus fidèles alliés ont lâché prise. Nous sommes en premières lignes et nous savons qu’il n’y aura même pas bataille.»

Ce texte court et profondément émouvant de Franz Bartelt, paru en 2015 dans la collection Ce que la vie signifie pour moi des éditions du Sonneur, une collection initiée à partir du texte autobiographique de Jack London publié en 1906, contient aussi des appels à jouir des plaisirs de la vie, même mortels, pour défier une mort forcément absurde. Il déclenche l’envie de prolonger la découverte de l’œuvre prolifique de Franz Bartelt, dont Martine Laval souligne dans la préface qu’il réussit à «combiner l’humour noir à l’élégance, l’insolence à la poésie, l’amertume à la générosité, ou encore l’absurdité à la sagesse, la cruauté à la pudeur, ou pire l’effronterie à la délicatesse.»

«Si j’avais un vœu à formuler en frottant la lampe, ce serait celui de ne jamais avoir à laisser à la mort le soin de faire tout le travail. Je tiens beaucoup à me détruire avec les égards que l’homme se doit à lui-même, en abusant de toutes les préméditations imaginables, le vin, le tabac, les repas entre copains dans les graillonneries crapuleuses de la zone frontière, les promenades dans les bois et le long des ruisseaux, la lecture, l’écriture, les plaisanteries de mauvais goût, la musique à fond les biscottes, la mauvaise foi, la contestation politique, l’effervescence antireligieuse et bien d’autres manigances de salubrité personnelle.»

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Franz Bartelt

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