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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Porteurs de peau » – Navajo Police 7 (Tony Hillerman)

Épidémie de sorcellerie dans la Réserve navajo, ou bien tout autre chose ? Joe Leaphorn et Jim Chee ensemble pour la première fois.

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RELECTURE

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Publié en 1986, traduit en français en 1989 par Danièle et Pierre Bondil chez Rivages, le septième volume de la saga policière navajo de Tony Hillerman est à la fois celui où, pour la première fois, les deux détectives de la Police Tribale, Joe Leaphorn (dont l’auteur vient alors de récupérer le droit d’utilisation, après une cession avortée de droits voisins) et Jim Chee (apparu entre temps pour pallier l’indisponibilité légale de son aîné et remplir certaines tâches narratives spécifiques), vont pouvoir se rencontrer, et celui d’une certaine maturité technique, le « grand débutant en polar » qu’était l’auteur à ses débuts dans le genre, en 1970 à 45 ans, étant désormais, manifestement, un routier confirmé de ces mécaniques fictionnelles bien particulières, dont les subtilités à maîtriser ne perturbent plus du tout sa fabuleuse imagination anthropologique et humaine.

Des yeux, Chee fit le tour de la pièce. Bien trop noir pour savoir où la chatte était allée. Il repoussa le drap, posa les pieds sur le sol. Par la fenêtre protégée par un grillage, à côté de son lit, il remarqua que la lune était basse dans le ciel. À part au loin, vers le nord-ouest, où demeuraient les restes d’un orage, des étoiles étincelaient. Il bâilla, s’étira, alla jusqu’à l’évier et but dans sa main un peu d’eau chaude du robinet. L’air sentait la poussière, comme c’était le cas depuis des semaines. L’orage s’était levé au-dessus des Chuskas vers la fin de l’après-midi mais il avait dérivé vers le nord, avait franchi la frontière de l’Utah puis pénétré dans le Colorado et rien dans la région de Shiprock n’avait reçu l’aide la plus infime. Chee fit couler encore un peu d’eau, s’en aspergea le visage. La chatte, se dit-il, devait se tenir derrière la boîte à ordures, juste à côté de ses pieds. Il bâilla à nouveau. Qu’est-ce qui l’avait poussée à entrer ? Plusieurs jours auparavant, il avait vu les traces du coyote le long de la rivière mais il faudrait qu’il ait terriblement faim pour chasser aussi près de la maison mobile. Pas de chiens cette nuit, en tout cas il n’en avait pas entendu. Et les chiens, contrairement aux coyotes, étaient assez faciles à entendre. Mais probablement s’agissait-il des chiens, ou du coyote. Probablement d’un coyote. Qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?
Debout à côté de l’évier contre lequel il s’appuyait, il bâilla encore. Allez, au lit. La journée du lendemain allait être désagréable. Kennedy lui avait dit qu’il serait là à huit heures du matin et l’agent du FBI n’était jamais en retard. Puis viendrait le long trajet à travers les Lukachukais pour trouver l’homme qui s’appelait  Roosevelt Bistie et lui demander pourquoi il avait tué un vieil homme appelé Dugai Endocheeney avec un couteau de boucher. Depuis sept ans maintenant (tout de suite après l’obtention de son diplôme de l’Université du Nouveau Mexique), Chee faisait partie de la Police Tribale Navajo et il savait qu’il n’aimerait jamais cette partie de son travail qui consistait à s’occuper d’esprits malades d’une manière qui ne les ramènerait jamais dans l’harmonie. La manière fédérale pour guérir Bistie consisterait à le traîner  devant un magistrat fédéral, à l’accuser d’homicide volontaire sur le territoire d’une réserve fédérale et à le mettre derrière les barreaux.

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Tony Hillerman a été ici particulièrement habile pour orchestrer la rencontre de ses deux détectives : jouant au maximum de leurs contrastes (âge et grade, objectivement, et position vis-à-vis de la tradition navajo, subjectivement) mas aussi de leurs convergences (études universitaires d’anthropologie, qui font d’eux des passeurs naturels vis-à-vis des lecteurs, d’une part, et des interprètes par excellence de la zone où le crime blanc se fond dans les usages de la Grande Réserve), il entretient une certaine méfiance entre eux durant tout ce volume, qui ne cédera que très progressivement place à la compréhension et au respect de plus en plus profond.

Lorsque Jim Chee est pris pour cible par un tireur embusqué, Leaphorn, comme ses collègues d’ailleurs, et peut-être même comme Largo, se fie à l’adage tacite stipulant que si un policier se fait froidement agresser, il sait en général pourquoi, et que ce n’est sans doute guère reluisant. Le jeune sergent de son côté, est heurté par la froideur du lieutenant, et par les reproches qu’il lui adresse lorsqu’il dénonce le charlatanisme, en termes de religion navajo, d’un médecin ayant pourtant généreusement implanté une clinique flambant neuve sur la Réserve. C’est parce que tous deux, terriblement et magnifiquement humains, respectent au bout d’un moment l’extrême professionnalisme qui est chacun le leur, et qu’ils font l’effort de mieux saisir l’autre, une fois de plus, que cette méfiance sera peu à peu surmontée, dès ce volume et plus encore au fil des suivants, alors que chacun d’entre eux continue à évoluer et à prendre de la stature.

Quoi qu’il en soit Leaphorn avait gardé la perle taillée dans l’os.
– Je vais voir ça, avait-il dit. L’envoyer au labo. Savoir si c’est de l’os, et de quel genre d’os il s’agit.
Il avait déchiré une page de son calepin, en avait enveloppé la perle et l’avait rangée dans le compartiment de son portefeuille réservé aux pièces. Puis il avait regardé Chee un moment en silence.
– Une idée de la façon dont c’est arrivé ici ?
– Ça paraît bizarre, avait répondu Chee. Mais vous savez qu’on pourrait parfaitement ôter le fond d’une cartouche de fusil, en retirer la bourre et enfoncer une perle comme ça à l’intérieur avec les plombs.
L’expression de Leaphorn était presque devenue sourire. Était-ce par mépris ?
– Comme un sorcier qui projette l’os dans le corps ? avait-il demandé. Ils sont censés le faire à l’aide d’un petit tube.
Il fit le geste de souffler avec ses lèvres.
Chee avait hoché la tête, rougissant très légèrement.

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La sorcellerie, dans sa dimension anthropologique, est sans doute l’un des thèmes centraux qui guident le travail de Tony Hillerman (on se souviendra que, dès « La voie de l’ennemi », le tout premier volume de la saga, McGee, le héros initialement envisagé à la place de Joe Leaphorn, est un anthropologue spécialisé dans les phénomènes de sorcier et de bouc émissaire dans les cultures amérindiennes), et le porteur-de-peau, le loup navajo, rôde en permanence, soit à l’arrière-plan (dans presque chacun des six premiers volumes), soit sous les projecteurs, comme c’est le cas ici, en ce qu’il représente de manière spectaculaire la manière dont la culture navajo rend compte du mal qui peut la hanter et rompre les quêtes d’harmonie. Sa prégnance dans les esprits en fait aussi un habillage particulièrement commode pour masquer les traces, brouiller les pistes ou dégager de massifs fumigènes pour qui poursuit de tout autres buts criminels mettant en jeu des navajos, dont l’extrême discrétion sur le sujet, en présence d’étrangers, est un leitmotiv des romans de l’auteur – et l’un des points sur lesquels les talents d’interrogateurs de Joe Leaphorn et de Jim Chee sont le plus soumis à rude épreuve.

Il avait donc fini son café et, dans l’aube, il s’était rendu à pied au bâtiment de la police tribale, laissant derrière lui sa vaine inquiétude pour sa femme pour se tourner vers un problème qu’il pensait pouvoir résoudre. Il allait avoir un moment de tranquillité avant que le téléphone ne commence à sonner, et déterminer, une bonne fois pour toutes, s’il avait affaire à une coïncidence de plusieurs meurtres. Il y en avait trois. Apparemment il n’y avait aucun rapport entre eux si ce n’était le taux de frustration subtil qu’ils imposaient à Joe Leaphorn. Tout dans son sang de navajo, dans ses os, dans son esprit et dans son conditionnement lui enseignait à se montrer sceptique à l’égard des coïncidences. Et pourtant, cela faisait des jours entiers qu’il n’arrivait pas à se débarrasser de celle-là ; un problème si insoluble et déroutant qu’en s’y plongeant il parvenait à échapper à ses pensées concernant Emma. Ce matin il  avait l’intention de franchir une première étape vers la solution de ce puzzle. Il allait laisser le téléphone décroché, scruter la série d’épingles disposées sur sa carte de la Grande Réserve et contraindre ses pensées à s’organiser suivant une séquence raisonnée. Avec de la tranquillité et un peu de temps, le cerveau de Leaphorn était très, très fort pour ce genre d’exercice qui consistait à découvrir des causes logiques derrière des effets apparemment illogiques.

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C’est aussi dans « Porteurs de peau » que, alors que Jim Chee continue à gérer de son mieux ses déchirures sentimentales, entre l’attrait de l’amour – et de la vie « des blancs » qu’il semble jusqu’ici impliquer – et son attachement à son peuple, à la Réserve et à une certaine vision du monde, et que Janet Pete entre dans le paysage duquel Mary Landon s’est largement retirée depuis « La voie du fantôme », la légende Joe Leaphorn (et sa fameuse carte aux épingles), seulement ébauchée encore dans « Là où dansent les morts » ou dans « Femme qui écoute », commence à prendre véritablement son essor, tandis que son humanité s’épaissit dans le malheur, avec la menace d’Alzheimer qui semble peser sur son épouse, Emma.

Notons que c’est aussi avec « Porteurs de peau » en 2002 que commencera la série de trois films réalisés pour la télévision, produits par Robert Redford et endossés par Tony Hillerman : la réalisation de Chris Eyre, avec Wes Studi dans le rôle de Joe Leaphorn et Adam Beach dans le rôle de Jim Chee, est largement satisfaisante, même si la spectatrice ou le spectateur seront à bon droit surpris par les modifications et les simplifications effectuées par rapport au roman.

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Wes Studi et Adam Beach.

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À propos de charybde2

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