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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La voie du fantôme » – Navajo Police 6 (Tony Hillerman)

Gangs de Los Angeles, protection de témoins et tueur aux trousses pour la dernière enquête solo de Jim Chee.

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RELECTURE

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Publié en 1984, traduit en français en 1987 chez Rivages par Danièle et Pierre Bondil, « La voie du fantôme », sixième roman policier navajo de Tony Hillerman, est aussi le troisième et dernier, après « Le peuple des ténèbres » et « Le vent sombre », dans lequel l’enquêteur Jim Chee opère en solo, avant la « réunification » avec son senior Joe Leaphorn, héros de « La voie de l’ennemi », « Là où dansent les morts » et « Femme qui écoute », qui aura lieu dans le tome suivant.

Sans doute moins épuré et moins emblématique que « Le vent sombre », ce sixième tome recolle en revanche au quatrième, curieusement presque totalement ignoré dans l’épisode précédent, et nous permet donc, du côté du suivi au long cours des personnages, d’en apprendre davantage et de faire le point sur le difficile numéro d’équilibriste conduit par Jim Chee entre modes de vie navajo et anglo-américain, d’une part, et sur le développement compliqué de sa relation avec l’institutrice blanche Mary Landon, rencontrée à Crownpoint dans « Le peuple des ténèbres », dans des circonstances particulièrement épiques, d’autre part.

« Je ne vois pas comment nous pouvons trouver un terrain d’entente », avait dit Mary Landon. « Je ne vois absolument pas comment nous pouvons y parvenir. » Et il avait répondu : « Mais si, Mary. Bien sûr que si. » Mais c’était elle qui avait raison. Comment faire pour concilier les deux ? Soit il continuait à appartenir à la Police Navajo, soit il acceptait un travail à l’extérieur de la réserve. Soit il continuait à être un Navajo, soit il devenait un Blanc. Soit ils élevaient leurs enfants à Albuquerque, à Albany ou dans une autre ville des hommes blancs en tant qu’enfants de race blanche, soit ils les élevaient sur le plalteau du Colorado en tant que membres du Dinee. N’importe quelle demi-mesure était pire que l’une ou l’autre de ces solutions. Chee en avait vu suffisamment d’exemples parmi les Navajos déracinés qui habitaient les villes proches de la frontière de l’État pour ne pas l’ignorer. Il n’existait pas de solution de compromis.

La lectrice ou le lecteur seront peut-être d’abord quelque peu désarçonnés par l’importance que va progressivement prendre dans la toile de fond cette vie sentimentale exposée aux dilemmes, cet angle n’ayant guère été exploité par Tony Hillerman jusqu’ici, même dans le cadre du « Peuple des ténèbres ». C’est qu’au-delà de l’épaisseur et de l’humanité ainsi ajoutée à ses personnages (comme on le verra bientôt en découvrant de plus en plus Emma, l’épouse de Joe Leaphorn), la relation intime, ses possibilités et ses impossibilités, va servir ici de profond marqueur culturel, décrivant mieux que bien des discours l’ampleur de ce qui sépare les visions de la vie navajo et anglo, rappelant en permanence à quel point coexistence et demi-mesures constituent une voie bien étroite.

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The Ghostway

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À nouveau, Chee se rendit compte que Bales attendait qu’il réponde quelque chose. Cette coutume des hommes blancs qui consistait à exiger de celui qui les écoutait davantage que son attention était contraire aux règles de courtoisie des Navajos. Chee en avait pour la première fois pris conscience alors qu’il venait d’arriver à l’Université du Nouveau Mexique. Il avait donné rendez-vous à une jeune fille qui était avec lui en sociologie et elle l’avait accusé de ne pas l’écouter : il lui avait fallu deux ou trois incidents semblables pour finalement parvenir à saisir que, alors que les gens de son peuple supposaient que s’ils parlent, on les écoute, les hommes blancs avaient périodiquement besoin d’être rassurés à cet égard. Le shérif adjoint Bales avait précisément besoin d’être rassuré de la sorte et Chee chercha ce qu’il pourrait dire.

C’est aussi dans « La voie du fantôme » que s’affirme une caractéristique supplémentaire de Jim Chee, qui le rapproche et le différencie à la fois de Joe Leaphorn, son côté gentiment subversif et irrévérencieux, sa manière de « n’en faire qu’à sa tête », tout en respectant « dans l’ensemble » les règles du jeu. C’est, comme on l’a vu dans « Femme qui écoute » pour Joe Leaphorn, et déjà dans « Le vent sombre » pour Jim Chee, qu’au fur et à mesure qu’il développe et maîtrise de mieux en mieux les arcanes du genre policier (ce dont témoigne la solidité croissante de ses intrigues), Tony Hillerman aime à en brouiller les frontières intérieures et, tout en inscrivant certains comportements marginaux de ses héros dans une trame culturelle, à jouer avec le personnage du « privé » à l’intérieur du police procedural classique incarné par la figure tutélaire du capitaine Largo.

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Peintures de sable.

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– La rapidité avec laquelle je le trouverai dépendra de la chance que j’aurai, avait déclaré Chee.
– Dans ce cas, ayez-en beaucoup, lui avait répondu Largo. Et quand vous l’aurez trouvé, appelez-moi, un point c’est tout. N’essayez pas de l’arrêter. N’essayez surtout pas de l’approcher. Ne faites rien qui pourrait lui flanquer la trouille. Contentez-vous d’utiliser votre radio pour nous avertir et nous préviendrons le FBI.
Appuyé contre la carte, Largo avait regardé Chee en arborant son expression la plus neutre possible.
– Vous comprenez ce que je vous dis ? N’allez pas foutre le bordel. Cette affaire est du ressort du FBI. Ce n’est pas, et j’insiste, une affaire concernant la Police Tribale Navajo. C’est une affaire fédérale. Ce n’est pas l’affaire de Jim Chee, simple policier navajo. Pigé ?
– Oui, avait dit Chee.
– Chee trouve. Chee m’appelle. Chee s’en tient là. Chee ne va pas s’amuser à foutre le bordel en allant faire l’andouille tout seul dans son coin.
– OK.
– Je suis très sérieux, avait insisté Largo. Je ne sais pas grand-chose, mais d’après ce que j’ai cru comprendre, ce type est lié d’une manière ou d’une autre à une grosse histoire qui s’est passée à Los Angeles. Et il y a un agent du FBI qui a été tué.
Largo avait observé une pause suffisante pour laisser à Chee le temps de réfléchir à ce que cela signifiait, puis il avait repris :
– Cela signifie que quand au FBI ils disent qu’ils veulent lui parler, à ce type, ils veulent vraiment lui parler. Vous, vous vous contentez de le trouver.

Entre les conflits potentiels de juridiction qui deviennent progressivement un élément permanent du paysage de la saga, Tony Hillerman prend néanmoins le temps de développer deux personnages secondaires particulièrement savoureux, l’un de nouveau tueur appointé, suprématiste blanc efficace, à demi fou et implacable, l’autre de jeune fille navajo déterminée, courageuse, malicieuse et pleine de ressources d’improvisation, pour parvenir in fine à une enquête fort aboutie, exploitant certains préjugés culturels vis-à-vis des Indiens pour en faire à nouveau un ressort important de l’intrigue. Une belle réussite transitoire en attendant « Porteurs de peaux ».

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À propos de charybde2

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