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Notes de lecture 2016

Note de lecture bis : « Des monstres littéraires » (Jérôme Orsoni)

Enchâsser les niveaux de récit en un jeu très sérieux, pour transformer les théories en objets et personnages littéraires.

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Mais qui a dit qu’il fallait aimer la littérature ? Lorsqu’elle est l’objet même du récit, le risque pris est vite énorme. Jorge Luis Borges, ou plus près de nous, Roberto Bolaño et Enrique Vila-Matas, pour ne citer sans doute que les trois maîtres les plus emblématiques des labyrinthes, des miroirs et des abymes consacrés à la fiction, rôdent, dissuasifs en diable pour un jeune auteur. C’est pourtant le défi qu’a relevé Jérôme Orsoni avec ce recueil de seize nouvelles et quelques appendices, qui forment indéniablement un roman, n’hésitant pas à y manier avec un brio légèrement angoissé des enchâssements quintuples ou sextuples de niveaux du récit, pour la plus grande délectation de la lectrice ou du lecteur.

Dans ces histoires racontées par des inconnus ou par des célébrités des lettres, qui eux-mêmes les colportent en les ayant éventuellement déformées, jusqu’à son arrivée aux yeux ou aux oreilles de François Odake, qui les transmet lui-même, remaniées et gauchies dans leurs perspectives, peut-être, au narrateur-auteur, on sent aussi bien, sous l’accumulation de paradoxes et d’inversions de la norme, la tentation du jeu, essentiel, vital, que le questionnement sincère, profond, radical, sur le sens de la littérature par rapport à celui de la vie, l’énoncé des éléments qui permettraient ou non de s’attaquer – ou de renoncer en toute connaissance de cause – à une élucidation, partielle plutôt que totale, personnelle plutôt qu’universelle, du phénomène littéraire.

Je me préparai rapidement et sortis dans la rue pour occuper cet angle que forment le restaurant à côté de chez moi et l’entrée de mon immeuble. Un renfoncement suffisamment sombre, même en plein jour, pour que j’y passe inaperçu. Quand l’homme en noir arriva, je lui laissai un peu d’avance et me mis à le suivre à une distance raisonnable. J’eus rapidement la sensation d’être tout à fait ridicule, n’étant pas ce qu’on peut appeler un détective privé de formation. Toutefois, la perspective de découvrir qui était cet homme et pourquoi il portait ce grand chapeau noir me poussa à continuer.
Il faisait chaud à Montevideo ce jour-là, et je sentis que je commençais à transpirer. Quant à lui, l’homme en noir ne semblait pas être gêné par la chaleur. Il marchait d’un pas rapide, régulier et déterminé. Il me semblait qu’il n’allait nulle part en particulier, ou du moins, il ne donnait pas l’impression de suivre un itinéraire prédéfini. On aurait pu croire qu’il dérivait, mais c’eût été lui prêter une intention situationniste, bien trop parisienne pour notre hémisphère. (« Il y a un homme. Il porte un grand chapeau noir. »)

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Jorge Luis Borges

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Pour conduire ce tour de force qui allie au plus près humilité forcenée et ambition sans limites, Jérôme Orsoni a su convoquer, en une chorégraphie millimétrée, même lorsqu’elle affecte de se laisser aller aux hasards de la curiosité et du fil disjoint des lectures en entraînant d’autres, mais aussi en un casting redoutablement à contre-emploi, allègre et joyeux sous le sérieux des sujets abordés, David Hume (sous la forme avouée d’un piège à lecteur-renard), Enrique Vila-Matas et Jorge Luis Borges, bien entendu, mais aussi Herman Melville, Robert Walser, Ludwig Wittgenstein, Guy Debord, Franz Kafka ou encore Nanni Moretti. Leurs apparitions, fugaces ou préparées par l’artillerie ad hoc, tombent à chaque fois avec une extrême précision sur la cible assignée, redressant le méandre d’un discours, corrigeant l’envolée d’un protagoniste, solidifiant le liquide d’un argument, offrant le trampoline nécessaire à la poursuite d’une quête, ou catalysant les échanges énergétiques entre l’humour et le sérieux des propos.

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Mon héros, Ludwig Wittgenstein – c’est peut-être l’homme de ma vie – est surtout le héros d’une histoire dans laquelle l’intrigue se noue lorsque le héros – ce n’est pas le narrateur, le narrateur, c’est moi, et Ludwig, le héros – se rend compte qu’aucune continuité ne le précède, qu’aucune continuité ne lui est donnée. Alors, il a d’abord le sentiment qu’il ne fait que détruire, qu’il est responsable de la perte, de la disparition de la continuité. Mais dans cette histoire, il doit finalement être heureux. Être heureux avec des morceaux de musique – des thèmes, des mélodies, des séquences rythmiques – , des remarques qui commentent des remarques qui commentent des remarques, etc., des récits qui nous racontent aussi l’histoire de quelqu’un qui cesse de croire que les choses, les événements, et nos vies sont des morceaux d’un grand tout que nous devons mettre au jour, et comprendre. (« Tous les cristaux sont de pacotille »)

Au fil des pages, Jérôme Orsoni parvient à constituer en authentiques objets de récit, d’histoire, de narration – presque en personnages – les théories et les réflexions que suscitent le phénomène littéraire et le lien complexe qui unit et désunit auteur, lecteur, commentateur et œuvre proprement dite. Défi gigantesque, relevé ainsi mine de rien et avec le sourire, faisant de ces « Monstres littéraires » (publiés en 2015 dans la belle collection Un endroit où aller d’Actes Sud) beaucoup plus qu’un simple prélude au roman à part entière « Pedro Mayr » (publié dans la même collection en mai 2016), dans lequel on retrouve avec bonheur, passant de plus d’une manière aux balles réelles, un bon nombre des protagonistes de toute nature qui hantent ce premier recueil-roman.

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Et on voit bien dès lors où se situe cette supercherie : je n’ai pas fait un rêve, j’ai rêvé de la littérature. Ce qui s’est traduit dans mon rêve par la recherche de quelqu’un que je ne parvenais pas à trouver et par ce placard : « Écris et sois roi. » Les deux éléments n’ont rien à voir entre eux, à ceci près qu’ils racontent ensemble une histoire à la Borges, dans laquelle je ne suis qu’un protagoniste. Et ainsi la supercherie est-elle d’un genre particulier parce que ce n’en est pas tout à fait une, du moment que je ne suis pas dupe de mon rêve.
Mon rêve n’est pas un rêve, c’est l’histoire d’un rêve, c’est la fiction d’un rêve. Je ne rêve pas que je rêve, mais mon rêve est façonné par la fiction. Ce n’est pas moi qui rêve, c’est la fiction, c’est la littérature qui rêve, et moi, je suis là, endormi.
Je ne suis pas le sujet de mon rêve, mais simplement un personnage perdu, à la recherche de la littérature. (« Un rêve »)

Ce qu’en dit fort joliment ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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