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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Saccage » (Quentin Leclerc)

Une puissante et singulière poétique de la catastrophe.

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Carcasse, hôtesse, voyageur, prisonnière, déserteur, enfant-singe, guetteur ou pêcheur ? Quel narrateur trouvera au plus près les angles et les mots pour rendre compte – nous faire partager, peut-être – de cette guerre de tous contre tous, puissamment onirique (pourrait-on espérer) et cruellement métaphorique (doit-on accepter), gravée dans les chairs et les esprits, destin commun et mortel d’une humanité qui, sous son déguisement post-apocalyptique et science-fictif, décrit au plus juste un présent avançant désormais à peine masqué ? Tous sont nécessaires, chaque voix compte, dans les creux du déni généralisé de droit à la parole – et à la décision – que met en scène, vivement, inexorablement, ce « Saccage ».

À travers les œilletons montés à l’envers des portes (sur chacune, capiton et mousse épaisse teintée rouge vif) : des carcasses, identiques, l’échine à l’atelier, le regard froncé sur du papier de verre, le visage barbouillé d’encre sympathique. Toutes les carcasses sont coiffées de cagoules avec une ouverture grillagée au niveau de la bouche. En caressant leurs bras on récupère une liqueur particulière qui fait pourrir la terre. Les cagoules, c’est pour dissimuler la laideur. Des hôtesses se tiennent debout à leurs côtés, portant à bout de bras de petits plateaux d’argent sur lesquels sont disposés divers instruments. Aussi le travail ainsi s’initie : une carcasse achève son texte, plie la feuille, l’insère dans une enveloppe et la repose sur le plateau d’argent que tient l’hôtesse. L’hôtesse alors enflamme la lettre qui, à mesure qu’elle se consume, hurle des prophéties de sorcier. On prévient : c’est l’unique méthode pour écouter les récits des carcasses. Sans ces précautions. Je préfère ne pas en parler.
À l’aide de micros disposés dans chaque pièce, les propriétaires enregistrent ces prophéties sur les bandes noires de leurs magnétoscopes, puis ils les revendent ensuite à de riches industriels. Les industriels ont de quoi traduire les prophéties des carcasses. Ils accèdent ainsi au sublime. Seuls les industriels ont l’argent pour atteindre au sublime.

Publié en mai 2016 aux éditions de l’Ogre, ce premier roman de Quentin Leclerc, jusqu’ici surtout connu pour la réjouissante aventure des Boloss des Belles Lettres, est sans aucun doute l’un de ces coups de tonnerre littéraire qui marquent une lectrice ou un lecteur, renvoyant peut-être en ce qui me concerne à un choc éprouvé il y a un peu plus de trente ans, celui de la « Biographie comparée de Jorian Murgrave » d’Antoine Volodine – excusez du peu. Le substrat politique de la métaphore généralisée n’y est certainement pas similaire et, à la polyphonie du désastre organisé et géré, Quentin Leclerc a préféré jouer d’une poétique de l’impossible convergence des luttes dérisoires et d’une écriture de la dissolution fatale des liens de toute espèce, seuls certains automatismes longuement appris demeurant parfois ici à l’état de traces, vagues souvenirs de métiers exercés jadis en commun ou de solidarités enfouies par la nécessité d’airain et par l’absurde omniprésent. Le résultat en est en revanche aussi déroutant, poignant et stimulant.

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Photo ® Vincent Duwald (http://duwald-photo.com/)

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En se projetant cinq cents mètres à l’extérieur, on peut surprendre les soldats camouflés. Ils communiquent heure par heure dans leurs talkies-walkies hors d’usage des informations inutiles. Ils rendent des comptes aux généraux (déjà morts pendus dans leurs cabinets privés). Ils parlent de nous. Parfois, ils parlent d’étrangers, mais c’est toujours de nous.
Contre la milice, il n’y a aucune résistance, et des milliers d’hôtels. Nous, carcasses, sommes habituellement tenues au silence, obligées d’inscrire sur des feuillets illisibles nos étapes vers la lumière. Ce qu’il y a pour les hommes, dans ces feuilles, c’est tout ce que la milice ne veut plus voir. C’est tout ce qu’elle ne peut plus tolérer. J’aurais pu suivre les instructions des propriétaires, craindre les avertissements de la milice, me taire, disparaître, mais j’ai préféré parler, et je me dis qu’ainsi vont les choses, qu’ainsi fondent les bruits. Je n’ai personne à protéger, personne à tenir éloigné des conséquences de ma révolte souterraine – je n’ai comme amis que l’oubli, les fissures de la terre et quelques roues en feu encore animées par le souffle d’une explosion imaginaire.
Pour finir : j’entends les carcasses répandre le vin, faisander le gibier, brûler les écrevisses dans de larges casseroles. Elles s’esclaffent comme des mouettes après un larcin – plus tard, aucune ne bronche, l’eau bouillante se répand sur le sol, tout se tait, sinon les bulles acides qui explosent et viennent brûler les insectes volants.
Plusieurs jours stagnent ainsi dans la famine et les cris (quand je dis les cris, je veux bien sûr parler du silence).

Comme toute littérature qui compte un peu aujourd’hui, il s’agit bien, de manière plus ou moins discrète, plus ou moins avouée, revendiquée ou non, de donner de la voix à celles et ceux qui n’en ont guère, qui n’en ont plus ou n’en jamais eu, quitte à inventer avec rudesse les créatures hybrides, imaginaires ou absurdes (mais pourtant absolument significatives), qui porteront ces gestes comme ceux d’une chanson vigoureusement épique, sous les gravats menaçants. Aux côtés de créations parfois cousines des puissants spectres post-exotiques d’Antoine Volodine, la lectrice ou le lecteur ressentiront sans doute la proximité des « Carcasses » de Raymond Federman, bien sûr, ouvrant (et fermant presque) le roman, et de leur savant mélange d’expression joueuse et désabusée, mais aussi, très certainement, la présence comme en filigrane des personnages-cocktails, de nécessité, de folie et de tendresse, concoctés ad hoc par un Jean-Marc Agrati dans ses recueils de nouvelles. Si les références, directes ou indirectes, sont innombrables au fil de ces 150 pages, elles sont toujours enchâssées avec discrétion et ne gênent jamais, qu’elles soient repérées ou non, le choc premier, intellectuel et charnel, de l’écriture du désastre en cours, y ajoutant, au moment de l’impact révélé, une lueur fantomatique de plaisir ou une couche supplémentaire et joyeusement visqueuse de désespoir à surmonter le cas échéant.

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H.R. Giger, « Necronomicon », 1977

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Si chacun parlait à travers les carcasses, elles ne pourraient pas le supporter. Elles sont incapables de rien écrire quand elles parlent pour d’autres. Elles ne font que propager la révolte, ce que la milice ne veut plus entendre, et ce que les propriétaires cherchent à tout prix à taire. Ceux-ci les étouffent alors. Par le passé, trop de révoltes venaient des bouches de carcasses possédées. Les propriétaires ont passé des contrats avec la milice. Les carcasses sont à risque. Leurs prophéties peuvent rendre riches, et peuvent montrer le chemin vers l’autre monde, mais les révoltes obligent la milice à détruire les hôtels. Les propriétaires peuvent se servir des carcasses tant qu’elles restent à l’hôtel, mais elles ne doivent pas dire n’importe quoi, ne doivent pas alimenter n’importe quelle guerre.
Il y a des charognards perchés sur un portemanteau à l’entrée de la chambre – leurs glapissements sont la bande-son de mes longues périodes de pesanteur.
Je ne fais rien, je n’y parviens pas. Quoi qu’on me demande, je n’y parviens pas. Je ne sais pas combien de temps j’espère gagner en me dissimulant dans les combles. Avoir tué la carcasse intruse n’a fait que précipiter les choses. Les propriétaires m’auraient eux aussi débusqué. Les traces jusque chez moi se seraient accumulées. Dès l’arrivée à l’hôtel, il faut se mettre au travail. Depuis le refuge, depuis la naissance, le processus est irréversible : carcasse à jamais. Les hôtels sont les plus à même de nous accueillir, de nous offrir le matériel nécessaire à la transformation. Ailleurs, c’est pire. Toutes les voix circulent, et aucune hôtesse ne nous aide à faire le tri. La pièce où j’écris s’écroule sur elle-même. J’aimerais crever dans la sciure. De la brique sortent des insectes.

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Très peu d’auteurs me semblent ainsi capables, aujourd’hui, d’élaborer une poétique aussi spécifique, mêlant insidieusement les sources pour enchâsser au cœur d’un récit éparpillé et stroboscopique les missions possibles d’une littérature de l’invention comme d’une autre de la transmission et du mythe (re)fondateur éventuel, le déterminisme de rapports de production, la politique du marché de l’art, la lutte des classes transhumaniste sous ses formes dissimulées, la complicité socio-politique qui persiste, au milieu du chaos et de l’horreur de plus en plus nue, à assigner à résidence, à bienséance et à ordre politique, économique et administratif, créant ainsi en « Saccage » aussi bien un bréviaire secret pour temps de catastrophes qu’un manuel de guérilla intérieure, autant le nature writing tordu d’un recours aux forêts désespéré que le vitrail plombé d’une renaissance impossible. Opérant méchamment aux lignes de jonction entre les genres littéraires, voici en tout cas un texte d’une beauté indispensable.

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Oskar Kokoschka, dessins préparatoires pour une fresque destinée à un crématoire de Breslau, 1914.

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Le risque est dans la pensée, le risque est dans la parole, le risque est dans le rêve, le risque est dans la parole des rêves. Partout la milice nous attend. Il ne faut plus me croire – l’essentiel doit être déformé. La milice a dû conserver l’apparence générale pour vous faire adhérer au mensonge. Déjà elle s’adresse à vous. Elle peut passer par moi, elle sait faire ce genre de chose, elle a les machines pour, elle les transporte sur d’immenses remorques. (…)

Un chasseur apparaît. Il se présente tout sourire mais je lui soupçonne des intentions malveillantes. J’ai pour habitude de les accueillir quand ils n’arrivent pas en bandes. Ma grand-mère m’a éduquée ainsi. Mon grand-père lui-même était chasseur. Ma grand-mère a eu beaucoup de tristesse toute sa vie par sa faute. Quand mon grand-père est mort, elle lui a rendu hommage en se faisant sauter la tête avec son fusil. Ainsi elle n’a plus été triste.

Ce qu’en dit Claro sur son Clavier cannibale est ici, ce qu’en dit Alain Nicolas dans l’Humanité est ici, ce qu’en dit Raphmaj sur son blog est ici, ce qu’en dit Éric Darsan sur son blog est ici, et ce qu’en dit Lou dans ses Feuilles volantes est . Et enfin, ce qu’en dit Jean-Philippe Cazier dans Diacritik est .

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Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « Saccage » (Quentin Leclerc)

  1. Merci encore pour cet article qui m’a convaincu d’acheter le livre chez vous (et merci pour le retour sur mon article que je viens de corriger, je suis navré que vous l’ayez lu si incroyablement truffé d’ignominieuses fautes d’orthographes).

    Publié par Raphmaj | 24 juillet 2016, 23:39

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