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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le peuple des ténèbres » a.k.a. « Le peuple de l’ombre » – Navajo Police 4 (Tony Hillerman)

Le jeune Jim Chee rejoint la saga policière navajo de Tony Hillerman.

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RELECTURE

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Publié en 1980, traduit en français en 1981 par Jane Fillion dans la Série Noire de Gallimard sous le titre « Le peuple de l’ombre », puis en 1992 par Danièle et Pierre Bondil chez Rivages, dans une version complète et sous le titre « Le peuple des ténèbres », le quatrième volume de la saga policière navajo de Tony Hillerman voit disparaître (rassurez-vous : provisoirement) le lieutenant Joe Leaphorn, principal protagoniste de ce qui s’appellera désormais la « trilogie Leaphorn » (« La voie de l’ennemi », « Là où dansent les morts » et « Femme qui écoute »), et introduit le jeune sergent Jim Chee.

Si l’apparition de Jim Chee porte un sens profond au sein du travail de Tony Hillerman, celui-ci déclarera quelques années plus tard qu’il en avait avant tout besoin parce que Joe Leaphorn était trop expérimenté et trop, d’une certain façon, blasé, pour pouvoir déployer de façon crédible la curiosité et l’enthousiasme culturel nécessaires à une intrigue que l’auteur voulait absolument voir se dérouler dans la Checkerboard Reservation, véritable melting pot américain dans lequel, à la différence de la réserve principale, les navajos côtoient au quotidien toutes sortes d’autres peuples. Moins confortablement installé dans la vie et dans les certitudes que le lieutenant, le jeune sergent, qui démarre le roman en devant choisir entre le FBI dont il vient de réussir le concours et la poursuite d’une carrière incidente de « chanteur » (que d’autres peuples que les Navajos appelleraient sans doute « chamane »), sous la houlette de son oncle, célébrité au sein du métier harmonique, permet d’explorer avec beaucoup plus de puissance, certainement, la fragile ligne d’équilibre qui sépare culturellement les Navajos des Anglo-Américains. Tony Hillerman finira aussi par avouer avec bonhomie, encore quelques années après, qu’il avait aussi malencontreusement signé, avec les droits d’adaptation télévisée de « Là où dansent les morts », une clause lui interdisant l’utilisation du personnage de Joe Leaphorn (dont les producteurs de la série qui ne sera finalement jamais tournée voulaient l’exclusivité), droits qu’il ne pourra racheter qu’en 1985, contre 21 000 $, et pouvoir ensuite utiliser ses DEUX détectives. Ce sera dans « Porteurs de peau » (1986), mais chaque chose en son temps.

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Les flocons qui tombaient dru se transformèrent brusquement en grains de maïs qui tambourinèrent sur le large feutre de Jim Chee, se glissèrent dans le col de sa veste d’uniforme et le firent frissonner. D’après le calendrier Grant, de la First National Bank, posé sur le bureau de Chee, on était le 3 novembre. D’après celui, moins traditionnel, du Dinee, le début de la Saison où le Tonnerre dort. Mais qu’on se rapporte à un calendrier ou à l’autre, un temps pareil était vraiment prématuré, même à 2 500 mètres d’altitude, sur ce versant du mont Taylor. Howard avait pourtant annoncé, dans son dernier bulletin météorologique, de possibles chutes de neige, mais Chee n’en avait rien cru et avait laissé son manteau d’hiver au commissariat de police.
Il lança un regard à sa voiture… une Chevrolet blanche qui portait le sceau du Peuple navajo, et sur sa portière, l’inscription Police tribale navajo. Il pouvait se réfugier dans la voiture et mettre le chauffage en marche. Il pouvait s’abriter à l’entrée de la résidence de Benjamin J. Vines, ou encore appuyer une nouvelle fois sur la sonnette dans l’espoir d’attirer l’attention. Cette sonnerie avait quelque chose d’allègre qu’il percevait avec plaisir à travers l’épaisse porte. Bien que ses tentatives n’eussent pas de succès, il fut tenté de recommencer pour l’entendre encore une fois. Il pouvait également, ce qu’il fit, remonter le col de sa veste pour se protéger la nuque et apaiser la curiosité que lui inspirait la vaste demeure. Elle était l’œuvre, avait-il entendu dire, du fameux architecte Frank Lloyd Wright, et on disait la maison la plus coûteuse de tout le Nouveau-Mexique. Oui, elle excitait la curiosité de Chee, comme d’ailleurs tout ce qui concernait le monde des Blancs. Une curiosité d’autant plus intense que dans très peu de temps, il entrerait lui-même dans ce monde étrange et mystérieux. Le 10 décembre, c’est-à-dire dans moins de cinq semaines, il lui faudrait décider s’il acceptait le poste qu’on lui offrait au F.B.I. et une place dans le monde des sonnettes carillonnantes.

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Mount Taylor (3 446 m), Nouveau-Mexique

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Tout juste affecté au poste de police navajo de Crownpoint, dont dépend la Checkerboard Reservation, en remplacement d’un détective prenant sa retraite, le sergent Jim Chee se voit proposer d’élucider « hors procédure » un bien curieux cambriolage ayant eu lieu dans la demeure de l’un des plus riches hommes d’affaires du Nouveau-Mexique, le tycoon Benjamin J.Vines, découvreur et propriétaire minoritaire de l’une des plus grandes mines d’uranium des États-Unis. Missionné par la femme du magnat, il réalise rapidement que cette enquête irrite aussi bien Vines lui-même que le shériff local Lawrence Sena, qui fait figure d’ennemi juré de l’entrepreneur. Parallèlement, un tueur à gages très efficace quoiqu’hésitant entre psychose et profonds troubles obsessionnels-compulsifs se confie au lecteur à propos d’un mystérieux contrat qu’il a, une fois n’est pas coutume, raté, et dont il doit maintenant recoller les morceaux.

Le Mont Taylor la dominait à l’horizon comme il dominait toute la région frontalière. Son sommet était blanc de neige, mais ses flancs d’un bleu céleste. Son sommet était blanc de neige, mais ses flancs d’un bleu céleste. Derrière la maison s’élevait un  hogan de pierre de forme circulaire, sa porte tournée vers l’est comme le veut la tradition. Au-delà de ce hogan, on apercevait un de ces hangars métalliques préfabriqués où l’on conserve les provisions et le toit arrondi de la hutte où la famille prenait ses bains de vapeur.
– Avez-vous déjà remarqué que les Navajos construisent toujours leurs maisons sur une hauteur pour jouir de la vue ? demanda Chee.
– J’ai surtout remarqué que les Navajos construisent leurs maisons aussi loin que possible de celles d’autres navajos. Faut-il chercher là une signification spéciale ?
– Nous n’aimons pas les Indiens, déclara froidement Chee.

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Si l’entrée en jeu de Jim Chee, au milieu des richesses minières amassées par un système qui encourage au plus haut point l’avidité si étrangère à la culture navajo, et en se confrontant à un excellent personnage de tueur, pour construire une intrigue en double hélice au fonctionnement plus subtil qu’il n’y semble d’abord, est particulièrement réussie, il est en revanche dommage qu’une partie du suspense soit quelque peu gâchée par des informations précoces qui, chez toute lectrice ou lecteur ayant pratiqué un lycée ou peut-être même un collège (en tout cas français) et retenu quelques notions basiques de physique-chimie et de sciences de la vie, conduisent à deviner beaucoup trop vite l’un des éléments présentés comme clé par Tony Hillerman. Ce sera toutefois la seule déception de ce quatrième volume, qui confirme la sophistication croissante des structures narratives de l’auteur, et sa capacité à épaissir ses personnages au fur et à mesure qu’ils avancent auprès de nous, et qui poursuit surtout son passionnant numéro d’équilibriste à la jonction des cultures du Sud-Ouest américain.

Le comptoir de Bisti avait brûlé, il y avait bien des années, comme brûlent des bâtiments lorsque les pompiers n’interviennent pas. De l’incendie n’avaient subsisté que les fondations de pierre calcinées avec, ici et là, des fragments de verre fondu et de métal tordu. Au cours des années des crocheteurs de poubelles navajos avaient fouillé parmi les cendres et au cours de ces mêmes années sable et chiendent avaient recouvert les ruines. Les grands cyprès implantés pour protéger le comptoir des rayons ardents du soleil étaient morts de sécheresse depuis longtemps, comme des chiens abandonnés dans le désert. Seule une rangée de troncs desséchés signalait la présence du poste qui disparaissait sous une maigre végétation.
Arrivé à la rangée des troncs des cyprès, Chee tourna à gauche et abandonna le chemin de terre pour une piste que sa carte n’indiquait même pas. Elle s’enfonçait, relativement droite et carrossable, à travers une vaste étendue d’immortelles jaunes, cette fleur du désert.
– Vous êtes sûr que nous sommes sur le bon chemin ? demanda Mary.
– Non, fit Chee. Mais je suis sûr que nous sommes dans la bonne direction.
– Et vous croyez toujours que nous découvrirons le hogan  ? Après tant d’années ?
– Je le crois. Mme Musket a bien précisé qu’il fallait rouler pendant quinze kilomètres au nord-ouest du comptoir et au sud d’une butte isolée. Telle qu’elle nous l’a décrite, ajouta Chee en la désignant du menton, ce doit être celle-ci. Et ils ont certainement dû élever un hogan de pierre qui y est toujours. Il suffit de nous mettre en chasse. Et je suis un bon chasseur. Ou du moins, je pensais l’être, ajouta  Chee après réflexion.
Jim Chee ne comprenait pas les réactions des Blancs. Que lui disait donc son oncle à ce sujet ? Le vieil homme le lui avait répété si souvent qu’il croyait l’entendre.
– Quand tu auras compris l’ensemble, alors tu comprendras les parties. Donc commence par comprendre l’ensemble.
Ce qui signifiait, dans ce cas, que si Chee apprenait à comprendre l’ensemble – l’humanité – il comprendrait aussi la partie, les Blancs.

Ce qu’en dit joliment Nébal est ici. La belle analyse du Vent Sombre est .

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