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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Femme qui écoute » – Navajo Police 3 (Tony Hillerman)

Dédale des canyons du lac Powell et machination extrême pour la troisième enquête de Joe Leaphorn.

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RELECTURE

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Publié en 1978, traduit en français en 1989 par Danièle et Pierre Bondil chez Rivages, le troisième roman policier navajo de Tony Hillerman est d’abord le dernier consacré exclusivement au lieutenant Joe Leaphorn comme enquêteur principal. Ayant conquis presqu’à l’insu de l’auteur son statut de personnage central dans « La voie de l’ennemi », en lieu et place de l’anthropologue McKee d’abord envisagé (comme l’auteur l’a lui-même souvent expliqué depuis), c’est dans cette enquête-ci, mûrie pendant les cinq ans écoulés depuis la parution de « Là où dansent les morts », dont le succès (et le prix Edgar) aura décidé Tony Hillerman à se lancer totalement dans cette saga navajo contemporaine, que le policier prend toute sa dimension pour la première fois – et que l’auteur accède déjà à une certaine plénitude romanesque.

Femme-qui-Écoute se tenait devant lui, le visage sombre, fixant un point derrière lui de ses yeux aveugles.
– Écoutez, Grand-Père, dit-elle, je pense qu’il faut que vous m’en disiez davantage sur la manière dont ces peintures de sables ont été abîmées. Si vous avez peur que les gens l’apprennent, Anna peut aller derrière le hogan. Dans ce cas personne d’autre ne le saura que vous et moi. Et je ne révèle pas les secrets.
Hosteen Tso sourit, très légèrement.
– Pour l’instant, personne d’autre que moi ne le sait, et moi non plus je ne révèle pas les secrets.
– Peut-être que cela aidera à déterminer pourquoi vous êtes malade, insista Femme-qui-Écoute. Pour moi, ça ressemble à de la sorcellerie. Des peintures de sables qu’on abîme. S’il y avait plus qu’une seule peinture de sables à un moment donné, cela voudrait dire que la cérémonie n’était pas faite dans les règles. Cela voudrait dire que la bénédiction a été détournée de son but. Ce serait de la sorcellerie. Si vous avez fait des bêtises avec des Loups Navajos, il va nous falloir un type de rite guérisseur différent.
Le visage de Tso était maintenant fermé.
– Comprenez-moi bien, femme. Il y a très longtemps j’ai fait une promesse. Il y a des choses dont je ne peux pas parler.
Le silence s’éternisa. Femme-qui-Écoute contemplant la vision qu’ont les aveugles à l’intérieur de leur tête, Hosteen Tso fixant un point par-delà la mesa, et Anna Atcitty, le visage sans expression, attendant le résultat de cet affrontement.
– J’ai oublié de vous dire une chose, reprit Tso. Le jour même où les peintures de sables ont été détruites, j’ai tué une grenouille.
Femme-qui-Écoute eut l’air effrayée.

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Je vous laisse consulter la note de lecture de « La voie de l’ennemi », ici, pour le contexte général de cette formidable saga de la réserve navajo du vingtième siècle finissant, traitée en romans policiers de plus en plus affûtés, principalement à travers le regard de Joe Leaphorn (et, bientôt, de Jim Chee).

Comme cela arrive de temps à autre, le lieutenant de la Police Tribale Navajo, alors qu’il vient de traquer un jeune voleur de bétail, se consacre à quelques affaires en retard, incluant la disparition d’un hélicoptère détourné ayant servi de moyen de fuite à un gang de braqueurs à Albuquerque, et un double meurtre commis quelques mois plus tôt aux confins de la réserve, au nord de Kaibito, là où, déjà en Utah, le dédale de canyons du plateau conduit inexorablement au lac Powell, plan d’eau ramifié et envahissant depuis la construction du barrage de Glen Canyon (dont Edward Abbey et son « Gang de la clef à molette » ont su faire un symbole essentiel des errances techno-industrielles dans le Sud-Ouest américain).

La radio crépita à nouveau.
– Deux ou trois choses, reprit-elle. Le capitaine veut savoir si vous avez le jeune Begay. Il dit que si vous l’avez, vous ne devez pas le laisser s’échapper à nouveau.
– Oui, m’dame, déclara l’adolescent. Dites au capitaine que le jeune Begay est en état d’arrestation.
– Je l’ai, dit Leaphorn.
– Dites-lui que cette fois-ci je veux la cellule avec la fenêtre, reprit l’adolescent.
– Begay dit qu’il veut la cellule avec la fenêtre, transmit Leaphorn.
– Et le lit rempli d’eau.
– Et le capitaine veut vous parler quand vous arriverez, ajouta la radio.
– Me parler de quoi ?
– Il n’a pas précisé.
– Mais je parie que vous le savez.
Le rire de la standardiste grésilla dans la radio.
– Bon, d’accord, avoua la voix féminine. Window Rock a appelé le capitaine et lui a demandé pourquoi vous n’étiez pas là-bas pour donner un coup de main aux scouts. Quand est-ce que vous allez arriver ?
– Nous sommes sur la Route Navajo 1 à l’ouest de Tsegi, précisa Leaphorn. Nous serons à Tuba City dans peut-être une heure.
Il coupa le bouton de transmission.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de scouts ? demanda Begay.
Leaphorn émit un grognement.
– Window Rock a eu la brillante idée d’inviter les Boys Scouts d’Amérique à installer une sorte de campement régional dans Canyon de Chelly. Des centaines de mômes qui arrivent de tout l’ouest du pays. Et bien sûr ils confient au Service du Maintien de la Loi et de l’Ordre Public la tâche de s’assurer que personne ne va se perdre, tomber d’une falaise ou autre.
– Eh ben, commenta Begay, c’est pour ça qu’on vous paye.

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La couverture de l’édition limitée illustrée par Ernest Franklin.

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La troisième apparition de Joe Leaphorn prend place dans un contexte beaucoup plus machiavélique que celui des deux précédentes. Le faisceau de bizarreries organisé par l’auteur pour le compte d’un comploteur hors normes, apparaissant longtemps comme de pures coïncidences (dont la prolifération a pu gêner certains lecteurs, ainsi qu’en témoigne la chronique de Nébal à lire ci-dessous), est pourtant le carburant même qui met en route la mécanique analytique de l’enquêteur, tirant pleinement parti de son précieux statut « à cheval » entre les cultures navajo et anglo-américaine, mécanique troublée par le désordre apparent et par l’inexplicable. Sans jamais le déclarer, l’auteur permet ainsi à la lectrice ou au lecteur de constater à quel point, déjà, Joe Leaphorn est un policier exceptionnel. Confronté aussi bien à la radicalité dévoyée des franges extrémistes de l’American Indian Movement qu’à l’avidité ordinaire de ceux qui en veulent toujours davantage, le lieutenant s’affirme, comme le souligne John M. Reilly dans son très solide « Tony Hillerman – A Critical Companion » (1996), en intercesseur et en traducteur idéal à l’intersection de deux mondes – et nous fait bénéficier de cette position stratégique.

Au loin, vers l’est, à une quinzaine de kilomètres, dans la sombre vallée de Klethla, un point lumineux glissait dans leur direction sur la Route 1. Begay cessa d’admirer le coucher de soleil et regarda la lumière. Il siffla entre ses dents.
– Voilà un Indien pressé.
– Ouais, fit Leaphorn.
Il engagea son véhicule sur la pente qui menait à l’autoroute et éteignit ses phares d’un geste rapide.
– Ça c’est sournois, dit Begay.
– Ça économise la batterie, répliqua Leaphorn.
– Drôlement sournoise aussi la façon dont vous m’avez eu, reprit Begay d’une voix qui ne contenait aucune rancœur. Se garer de l’autre côté de la colline et marcher jusqu’au hogan comme ça pour que personne pense que vous êtes un flic.
– Ouais, fit Leaphorn.
– Comment vous le saviez que j’y serais ? Vous avez découvert que les Endischee faisaient partie de ma famille ?
– C’est exact.
– Et vous avez découvert qu’il y avait une Kinaalda pour la fille Endischee ?
– Ouais, acquiesça Leaphorn. Et que peut-être bien que vous y viendriez.
Begay rit :
– Et même si je ne venais pas, c’était mieux que d’aller courir à droite et à gauche à ma recherche. (Il jeta un coup d’œil à Leaphorn.) Vous avez appris ça à l’université ?
– Ouais, répliqua Leaphorn. Il y avait un cours sur la manière d’attraper les Begay.

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Méandres et canyons du lac Powell.

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John M. Reilly, toujours dans son « Tony Hillerman – A Critical Companion », note avec une grande justesse à quel point Tony Hillerman, alors encore relativement « débutant » en matière de roman policier, a su s’adapter aux canons du genre, les maîtrisant déjà pour se permettre de faire se succéder, dans « Femme qui écoute », un police procedural et un roman d’action/aventure, en leur offrant une conclusion plus proche en réalité d’un polar de « privé » à la Chandler, sans y perdre un gramme de crédibilité, là où tant d’autres se fourvoient aisément dans de tels numéros d’équilibrisme narratif. Il y a déjà ici en gestation les ingrédients d’une magie propre à l’auteur, qui va lui permettre au fil des épisodes de toujours satisfaire tant un vaste public que des cercles exigeants de critiques et de lecteurs, ce qui n’est, on le sait, pas si fréquent. Comptons sur les prochains épisodes pour continuer à élucider ce charme, si c’est possible.

Leaphorn se leva et s’étira. Il remercia McGinnis de son hospitalité et lui dit qu’il allait se rendre au chant.Il utilisa le verbe navajo hodeeshtal qui signifie « prendre part à un chant rituel ». En changeant légèrement l’inflexion gutturale, ce mot devient le verbe « recevoir un coup de pied ». De la façon dont Leaphorn le prononça, quelqu’un qui l’aurait entendu d’une oreille bien entraînée aux incessants jeux de mots des Navajos aurait pu comprendre que Leaphorn voulait dire soit qu’il allait se faire guérir, soit qu’il allait se faire donner un coup de pied. C’était l’un des plus anciens des vieux jeux sur les mots et McGinnis, avec un petit sourire, utilisa la réplique attendue :
– Ça fait du bien aux fesses.

Ce qu’en dit Nébal, un peu moins convaincu que moi par ce troisième tome, est ici.

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