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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Méduses » (Antoine Brea)

Terrifiants et jouissifs glissements progressifs de la raison ordinaire dans le désajustement de la syntaxe et du langage du dépit amoureux.

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Publié en 2007 au Quartanier, le deuxième roman d’Antoine Brea, sept ans avant son « Roman dormant » enchanteur, par lequel je l’ai découvert l’an dernier, ne revendique sans doute directement aucun onirisme merveilleusement didactique, mais construit au fil de ses 150 pages un extraordinaire flottement de la langue, de l’esprit et des sens.

Tu ne voulais pas d’enfant avec moi, aucun doute là-dessus, tu t’étais remise avec l’autre, tu étais parfaite. Tu m’avais interrogé au sujet de ton nouveau manteau acheté dernièrement dans une braderie : est-ce que je le trouvais beau ? Je trouvais étrange et difficile cette énigme à propos de ton vieux manteau tout neuf ; n’était-ce pas là un moyen féminin et étudié de m’enseigner que tu m’aimais ? J’avais du mal à me faire une idée précise, occupé que j’étais à mûrir l’assassinat de l’autre que tu avais repris. J’avais répondu oui très bien après m’être vaguement moqué de ses allures de peignoir en solde. Tu m’avais traité de connard en riant et tu paraissais contente de nous. Ta main à ce moment-là avait frôlé la mienne et je pensais que j’opterais probablement pour un coup de couteau dans la panse sous le porche de son immeuble.

Légèrement torrentiel, le narrateur ne semble longtemps ne vouloir nous conter que les déboires relativement banals d’un chagrin amoureux aux résonances existentielles (qui pourrait nous renvoyer, par exemple, à l’excellent « Apologie de la viande » de Régis Clinquart en 1999), résolument ancrées toutefois dans un quotidien prosaïque à souhait, irrigué de marqueurs familiers. Si ce n’est que… des choses s’immiscent, peu à peu, terriblement, ôtant insidieusement toute stabilité et toute assurance à ce que nous croyions lire d’abord, si innocents.

Tu étais partie vite et j’avais fait exprès de ne pas me retourner. Je m’étais retourné ; ce n’est pas vrai que j’avais tellement froid d’un froid à ouvrir les murs. Je m’étais tourné mais trop tard et je n’avais pas pu te voir mourir avec l’hiver au coin de la rue. J’étais bien, je pensais à ton manteau mais tu étais déjà loin partie regagner ton logis où t’attendait l’autre qu’on retrouverait demain mort assassiné je ne savais pas encore exactement où. J’avais commandé un grec et pris mon train ; avant cela je t’avais dit qu’on se verrait après les fêtes parce que tu repartais dans ton pays les passer avec tes parents qui enterraient justement ta sœur ou Dieu sait quel membre obscur de ton intarissable vieille famille franquiste. J’étais rentré à la maison me raser pour me faire beau pour les fêtes, pour toi après les fêtes. En me rasant, par mégarde, j’avais manqué de peu de me taillader les veines des poignets.

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Trópico (Wifredo Lam, 1947)

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Les fragments entrechoqués, mais initialement reconnaissables, qui composent la logorrhée aux airs de mélopée ou de mantra que nous chantonne le narrateur, mezzo voce, prennent peu à peu des sens multiples et redoutables : bribes arrachées méticuleusement ou par inadvertance à des paroles de chansons, situations romanesques ouvertes sur des abîmes de déjà vu, jouant de nos persistances rétiniennes, tranches de vie déguisées en purs fantasmes – à moins que ce n’en soit l’exact opposé, … Les boucles hypnotiques qui se dessinent ici, comme chez le Pablo Katchadjian de « Quoi faire » (2010) ou le G.Mar de « Nocturama » (2014), pervertissent la réalité, chamboulent les repères en ménageant de manière de plus en plus hystérique des irruptions de cauchemar au milieu du familier.

On se débrouillait comme on pouvait, on cherchait des expédients : normalement elle cédait et je finissais par réussir à la violer debout dans la cabine de douche. Une fois que j’avais terminé, elle m’arrosait d’un jet précis du pommeau et le sang courait s’évanouissait dans le trou d’évacuation. J’attendais qu’elle fût partie et je respirais dégueulais tout ce que je pouvais ses culottes tachées les odeurs fades ; je tâchais de me remettre frappé d’une commotion je m’asseyais sali sur le carrelage qui me rappelait l’hôpital, les murs hébétés, les corps, l’aile des fous dangereux pour eux-mêmes, la dérision des êtres qui marchent et pensent avec la liberté d’une tête coupée. J’avais pitié de cette petite fille électrocutée qui brûlait des cierges et grimpait aux rideaux ; cette belle noire élevée dans un sertão et que je connaissais à peine ou vaguement. La fille était à moi, rien qu »à moi : en matière de meubles la possession vaut titre. Je réclamais-revendiquais cette propriété active de tout son être, une manière de créance sur le temps. Pour moi elle consentait à n’être que chair inerte aux yeux pâles modelée à ma convenance, dont je faisais plier les épaules sous mon poing et elle tendait les reins. Avec la fille c’était que du plaisir, que de l’être, directement de l’être, de l’être en barre malgré les risques d’infection. La fille était impure et je faisais des efforts inhumains pour ne pas la lapider à coups de pierres. La fille était la Croix au pied de laquelle Judas j’étais coupable et me masturbais. J’étais vigoureux, plein de santé, juste quelques nécroses. J’étais bien avec cette inconnue cette folle de moi qui pour presque rien permettait presque tout. Je ne pouvais plus l’encadrer et j’eusse aimé en avoir dix comme elle qui eussent dansé le cul à l’air dans mon salon. La fille était payée, cherchait à m’abattre m’émasculer attenter à ma peau, elle se mourait bruyamment de ses secrètes passions pour moi. Elle était couchée contre mon flanc sur le canapé, elle était morte et pleurait doucement parce que sa mère et ses pays lui manquaient. Elle me suppliait de dire si oui ou non il fallait qu’elle se maintînt auprès de moi à mes pieds, si je ressentais quelque chose de pur pour elle, si elle devait tout abandonner pour vivre loin des siens dans mon ombre. J’avais de l’affection pour cette pauvre fille éternellement vierge, ses hésitations nauséeuses de jeune réglée, sa viande froide qui commençait de sentir. Je détestais cette putain asservie qui gisait là me posant des questions amorties, me faisait suer, sortir de mes gonds, me manipulait, m’enterrait humilié sous des tombereaux de bonne volonté ; je lui en voulais de faire de moi un être abject, immonde, psychotique, incapable de reconnaître le désir quand il se présentait. Je pleurais à chaudes larmes comme le sale gosse suicidaire que je n’avais jamais été. La fille a cru devoir rester. Vraiment je ne savais pas. Ensuite j’ai oublié.

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Hotel Room (Edward Hopper, 1931)

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Les ruptures temporelles se multiplient, la continuité s’efface, le narrateur avoue de plus en plus souvent « avoir oublié » comment il est passé d’un endroit à un autre, d’une scène (de crime ?) à une autre, d’un doux rêve à un fantasme atroce, et cette mosaïque prend alors des reflets authentiquement inquiétants, avant de susurrer des craintes diaboliques. S’insérant subrepticement dans l’épaisse carapace d’un mort-vivant, artificiellement maintenu en semblant de vie dans on ne sait quel dessein, ou assigné au statut d’invécu, au sens du magnifique récent roman d’Andréas Becker, le narrateur effraie désormais, ses sautes d’humeur poétique surprennent, leur morbidité soudaine semble l’indice de quelque chose de terrible qui, peut-être, va se passer, ou même s’est déjà passé. Là aussi, en voyant arriver quelque chose au langage, qui va s’accélérant, nous subodorons l’anguille sous roche, le diable qui rôde, l’horreur sur le seuil.

Avec toi les choses étaient simples, la réalité moins épaisse, j’avais bien assimilé le sens de tes mots, tes phrases, tout était cohérent et logique : c’en était fait de nous, je m’efforçais de me faire une raison, je pratiquais le suicide avec assiduité, je creusais pour rentrer sous la terre, en plus tu m’insultais. J’allais sous la terre et bien sûr toi tu marchais dans le soleil. Tu disais que l’on était des grands maintenant, plus des enfants ; tu insistais pour que l’on demeurât proches tous les deux, que l’on fût de nouveau simplement, magnifiquement, des amis. Tu le voulais à toute force, la situation était claire, assez peu dialectique, tu étais non amoureuse de moi, d’après moi étrangement folle à lier. Je m’attachais de mon côté à perfectionner mon rôle d’objet vaincu, dépouillé, de nu-vivant, de théâtre des batailles par après déserté.

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Si cet intense récit d’un délitement par le foisonnement exponentiel et systématique d’un appareil fantasmagorique intérieur atteint une telle intensité pour la lectrice ou le lecteur, c’est qu’il est ancré en profondeur dans une impressionnante maîtrise de la déliquescence orchestrée du langage et de la syntaxe, des verbes se valisant d’abord pour se disjoindre ensuite, des mots se télescopant dans des appositions insensées, des significations jaillissant sourdement sous le murmure du soliloqueur. Comme P.N.A. Handschin dépeçant le langage de ses couches superficielles convenues, dans « L’Aurore » (2005) ou dans « Ma vie » (2010), par exemple, Antoine Brea invente ici, peut-être, le plus bel exemple que je connaisse d’une symphonie profondément discordante en hommage au dépit amoureux, réel ou imaginaire, en célébration noire et hilarante de l’ensemble de ces phénomènes discrets, méduses précisément échouées sur la plage des sentiments après que la marée de l’amour – même rêvée seulement – s’en soit retirée.

Bref, Jimmy m’expliquait à moi qui ne suis personne que c’était terminé, que ça suffisait, qu’il en avait soupé de ces salades, qu’il exigeait réparation. Il était prêt à payer mais il lui fallait trouver sans délai un escadron de la mort, un particulier pour se charger de l’holocauste, pour le débarrasser de la Veuve, du fils, et tant qu’à faire du grand-père avec. Jimmy insistait bien : ça devait se régler soigné et nickel-chrome dans un bain de sang ; après quoi on jetterait les cadavres dans la rivière avec une livre de ciment autour du cou et on discuterait d’autre chose. Jimmy disait qu’il serait reconnaissant, redevable, qu’il ne le regretterait pas celui qui s’en occuperait ; Jimmy avait de l’honneur à revendre, de l’estime, et quelques économies. J’avais été touché par Jimmy, toutes ses douleurs, je dois bien admettre. J’avais répondu que je devais réfléchir, voir si je connaissais quelqu’un susceptible. En y repensant, je ne sais plus si Jimmy m’avait vraiment demandé de piquer mon couteau de boucher dans la gorge de son grand-père, de faire du bel œuvre, de le travailler au fer à l’ancienne et maquiller la chose en crime sexuel. Ça m’avait semblé naturel, il fallait lire entre les lignes. En y repensant, je crois bien avoir convenu avec lui d’une date, d’un prix, d’une méthode. J’avais contracté l’engagement, on s’était tailladés les veines et frappés dans les mains.

Ce qu’en dit superbement Guillaume Contré sur son blog L’escalier des aveugles est ici.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Récit d’un avocat  (Antoine Brea) | «Charybde 27 : le Blog - 16 octobre 2016

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