☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le mystère des trois frontières » (Éric Faye)

L’ethnologie et la randonnée forestière au contact du mythe dans toute son inquiétante puissance.

x

28316

Publié en 1998 au Serpent à Plumes, le troisième roman d’Éric Faye, trois ans après son premier, « Le général Solitude » (1995), développe par un autre angle d’approche la curieuse atmosphère discrètement fantastique et profondément inquiétante qui caractérisait d’emblée son écriture. Les contreforts volcaniques tapissés de jungle épaisse et potentiellement opaque cèdent la place à la grande forêt européenne, à ces puissants restes propices au mythique, particulièrement germanique, que la toponymie développée par l’auteur renforce et exploite avec bonheur.

L’histoire des hommes est l’histoire de leur guerre contre la peur. Les événements que je me dois de relater ce soir, parce que ma qualité d’ethnologue et de témoin de faits hors du commun l’exige, maintenant que tout est rentré dans l’ordre – si ordre il y eut jamais sur cette Terre et dans l’âme de ses passagers – ces événements ont comme point de départ le jour de mon arrivée à la pension Zum Wanderer où, sur les conseils d’un ami, j’avais décidé de m’isoler pour quelques semaines, il y a des années. Je tenterai dans ce récit d’être simple et le plus proche de ce que, par commodité de langage, on appelle la réalité. Mais ces temps-là ont encore un tel impact sur moi qu’il me sera difficile d’être neutre et mesuré, maintenant même qu’il me semble être sorti du tunnel ou, plus exactement, de la spirale.

Ethnologue se remettant laborieusement d’une profonde dépression issue semble-t-il du départ soudain et inexplicable de sa compagne, passionné de randonnée en forêt, le narrateur est confronté un soir aux bribes de récit halluciné d’un autre randonneur, visiblement traumatisé par l’expérience qu’il vient de vivre au cœur des futaies, quelques jours et heures auparavant. À partir de son récit et d’un terrible incident qui le suivra immédiatement, le narrateur entreprend, sans se l’avouer vraiment, d’élucider ce qui a toutes les apparences d’un mystère, en cette région frontalière aux confins de trois nations par ailleurs sur le pied de guerre. Résonnant fortement avec la beauté primitive et chamanique de l’essai « Sang noir » de Bertrand Hell comme avec le ruban de Möbius narratif de « La République d’Užupis » de Haïlji, « Le mystère des trois frontières » propose une expérience fort singulière, aux confins de la rationalité et de l’angoisse, de la psychiatrie et de la magie, en 100 pages somptueusement inquiétantes.

x

rome_antique_foret_hercynienne

x

Le récit que me fit le randonneur, je le répète, avait de quoi édifier tout ethnologue, tout fin connaisseur des mythes. Ce qu’il avait à dire eut la faculté de réveiller en moi ce que la dépression, encore qu’en période d’incubation, avait considérablement entamé ces derniers mois : la curiosité. Les éclats de voix de la veille, sur la terrasse, avaient si bien réussi à la piquer que j’avais trouvé, ce matin, le ressort d’engager la conversation la plus banale qui fût, sur le climat, pour la faire dériver, vite, par allusions, puis directement, vers l’objet de cette curiosité renaissante. Souvent, et notamment au début de ma carrière, j’avais eu affaire, magnétophone en main, à des phénomènes d’apparitions d’animaux extraordinaires. Dans telle contrée, un loup, ou quelque bête présumée telle, avait décimé un troupeau, semé la peur pendant des jours. Ailleurs, on croyait avoir vu un tigre ou un léopard, ou un jaguar, ou une panthère, à moins que ce ne fût une descente de lit emportée par une bourrasque ; et plus loin, que n’avait-on pas aperçu ? Des témoignages de ce type, j’en avais recueilli des dizaines. Je les traitais avec flegme, m’attachant davantage aux consciences humaines et aux scénarios qu’elles échafaudaient qu’aux bêtes elles-mêmes, que je laissais courir jusqu’à ce qu’elles s’essoufflent. De nombreuses lectures, couronnant mes enquêtes sur le terrain, m’avaient convaincu que chaque grande région d’Europe – puisque ces études étaient confinées à notre continent – s’était « spécialisée » dans un type d’apparition : fauves dans les îles britanniques, loups en France, etc., comme si la mémoire collective, à sa façon, voulait perpétuer les blasons des royaumes disparus. Je m’étais plus particulièrement penché sur le rôle du loup et sur sa récurrence dans les plus vieilles légendes de notre monde, de la louve romaine à Skœll et Hatti de l’Edda islandaise. Mais ce dont le randonneur avait été témoin allait bien au-delà de quelque vision de loup errant, de lynx changé en tigre ! Ce dont il avait été témoin était, selon ses dires, beaucoup plus terrible que Skœll et Hatti réunis…

x

rome_antique_image549

Bataille du Teutoburger Wald (9 ap. J.C.)

x

Éric Faye joue ici en maître, comme précédemment, du contraste qu’il est capable de développer, en toute harmonie et à quelques paragraphes de distance, entre un méticuleux nature writing, ode à la forêt et à la marche à la boussole, un thriller policier aux possibles ramifications géopolitiques, un songe redoutable dont les méandres glacent insidieusement, une réflexion anthropologique résolument troublante, ou encore un vertigineux moment de fièvre partagée.

Autant dire que la forêt des Trois-Frontières me manque. Manquent l’arôme et l’air lourd de ses soirs humides, l’infusion de ses feuilles dans les flaques tièdes après l’orage. Manquent la voilure des hêtres, le toit de lauzes des grandes sapinières, au loin, et le mystère des silhouettes surgies entre chien et loup au fond des taillis, élucidé quand on s’approche d’elles : tronc foudroyé, souche obèse ou roche à visage humain, termitière, fourmilière. Me manquent, le soir, la vue des monts en enfilade comme des dromadaires au repos, la ligne d’horizon en dents de scie. Fuir d’ici, fuir !

Ce court roman impressionnant est complété par huit brèves nouvelles, jouant avec virtuosité et humour caustique autour de la mythologie grecque (« Un geste », « Un dîner chez les Zeus », « Hermès », « L’Atlantide »), chrétienne (« Sur la Tour », « L’abolition du péché originel ») ou technicienne (« L’énigme du nombre π », « Le jour de la fin du monde »).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

faye

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Lire au soleil – Un été 2016 (1) | Charybde 27 : le Blog - 4 juillet 2016

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :