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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les enseignes lumineuses » (Philippe Artières)

Comment parler des enseignes lumineuses, leur donner un sens pour éclairer l’histoire ?

 

Les_enseignes_lumineuses

Dans ce court essai sous-titré «Des écritures urbaines au XXe siècle» paru en 2010 aux éditions Bayard, 2010 et malheureusement actuellement épuisé, Philippe Artières, en suivant les traces de Walter Benjamin, « remarquable découvreur de ces objets relatifs à notre modernité », décode ces enseignes qui ont à la fois pesé sur et symbolisé un moment de l’histoire du XXe siècle.

Dès ses origines, «le néon apparaît comme une figure de ce que l’on pourrait considérer comme un programme d’écriture du capitalisme.»

La première publicité électrique est apparue dès 1899 dans Paris, cette ville qu’on voulait lumière, en opposition à l’espace rural. L’éclairage devient illumination avec l’essor des  publicités lumineuses, à partir de l’invention du néon par Georges Claude en 1910. Ces fontaines de lumière atteignent une apogée en 1929, avec en particulier les illuminations pour les grands magasins de Fernand Jacopozzi, mage de la lumière et personnage central du «Paris est un leurre» de Xavier Boissel.

Historien des écritures ordinaires et passionné d’archives, Philippe Artières est allé fouiller dans les archives de la société Luneix-Néon, fournisseur de néons de 1936 à 1965 pour nous raconter l’histoire des enseignes lumineuses. Mais son livre oscille entre les genres, passionnant comme un roman avec l’évocation de la pâte phosphorescente des récits de Patrick Modiano, qui crée des atmosphères à partir des détails d’architecture ou d’enseignes qu’il note dans son carnet au hasard des rues, et surtout avec le portrait que l’auteur dresse de Georges Claude, inventeur du néon et de l’air liquide, fourvoyé dans la collaboration avec les nazis, scientifique de génie ravagé par l’amertume suite à sa ruine.

news_33272_0-620x350«Modiano dans nombre de ses romans introduit des objets écrits qui participent de la construction d’une enquête policière et qui doit beaucoup à ce que Carlo Ginzburg désigne comme le paradigme indiciaire. Le lecteur par le narrateur accède à un ensemble d’informations infimes, et bien souvent de nature graphique, qui lui donnent l’impression de saisir dans le brouillard du passé un fragment tangible, non pas un morceau de réel rescapé du temps mais des clés possibles d’appréhension sensible de ce qui s’est passé.
Cette construction d’une énigme progressivement levée à partir de traces laissées a pour visée non la résolution du mystère mais la production d’une atmosphère, d’une ambiance.»

À travers toutes ces traces de l’infra-ordinaire, ce qui se lit en creux dans cette écriture urbaine est l’essor du capitalisme et de la marchandise, spectacle tragique revêtant des allures féeriques, raconté avec tant de talent par Eric Vuillard dans «Tristesse de la terre».

Cet essai sur les enseignes lumineuses, comme plus récemment «Miettes», est révélateur de la méthode et du regard singuliers de Philippe Artières : décrypter des dispositifs d’écriture ordinaires et éphémères, et appréhender comment ces matériaux souvent délaissés s’inscrivent dans des pans de la grande histoire, technique, culturelle et sociale, et l’éclairent.

Nous pourrons en reparler le 16 juin prochain à la librairie Charybde, puisque nous aurons la joie de recevoir Philippe Artières pour fêter la parution de «Miettes» et de «Au fond».

Artières

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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