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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Au secours ! Un ours est en train de me manger » (Mykle Hansen)

Team building et chasse à l’ours en Alaska : la farce mordante d’une Amérique impériale et corrompue.

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Publié en 2008, traduit en 2013 aux Nouvelles Éditions Wombat (dans leur collection Les Insensés) par Thierry Beauchamp, ce très court roman de l’Américain Mykle Hansen propose un puissant et hilarant hommage au pouvoir décapant de la farce, appliquée aux préjugés et aux modes de vie d’une Amérique corporate nantie et libérale, confiante dans la puissance de ses certitudes assenées sans ménagement aux plus faibles. Ma collègue et amie Charybde 7, puis plus récemment l’excellent Julien Delorme (en tant qu’animateur des Soirées de la Petite Édition) ont su me donner envie de découvrir cette prose enlevée, jouant à la perfection d’un mélange explosif de satire sociale et de nonsense particulièrement jouissif.

Si vous étiez ici et me prêtiez une oreille attentive, vous vous demanderiez sans doute quelle sorte d’activité de renforcement de l’esprit d’équipe nous avions en vue, moi et mes abrutis de créateurs de nouvelles tendances, pour voyager si loin de notre élément naturel, c’est-à-dire nos bureaux à air conditionné du vingt-deuxième étage du célèbre Merch Building de Seattle. Quelle expérience unique espérions-nous vivre dans un endroit pareil ? Croyions-nous vraiment que nous allions nous transformer en un invincible Godzilla à cinq têtes de la publicité ? Merde, je ne sais pas, je ne crois pas à toutes ces foutaises sur le travail d’équipe. Après tout, une équipe n’est jamais qu’un groupe d’individus qui font ce que je leur dis de faire s’ils ne veulent pas être virés.

Marv Pushkin, directeur de la création et de la communication d’une grande agence publicitaire de Seattle, a emmené son équipe en week-end de team building en Alaska. À bord de son puissant 4×4, qu’il chérit comme la prunelle de ses yeux, alors qu’il a quitté le campement sur un coup de sang (dont on comprendra les bien noirs tenants et aboutissants en approchant de la fin de ce bref roman), une série de circonstances malheureuses et de tragiques coïncidences l’amène à se retrouver coincé sous l’essieu de son véhicule alors qu’un ours entreprend de l’attaquer, en commençant par dévorer un de ses pieds.

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Vous pensez que vous avez des problèmes ? Moi, je suis en train de me faire dévorer par un ours ! Oh, mais désolé, toutes mes excuses, écoutons donc vos problèmes ! Mmm-hmm ? Alors comme ça, votre patron est méchant avec vous ? Et votre voiture vous cause des soucis ? Et vous vous inquiétez pour l’environnement ? Tiens donc ! Votre environnement vient juste de me bouffer un pied ! Je pisse mon sang sur votre environnement. Et ce n’est pas ce qui me soulagerait de toute la souffrance et de la peur que j’éprouverais si je ne m’étais pas aussi bien prémuni contre les sensations déplaisantes en avalant tout un tas d’analgésiques aux propriétés miraculeuses. Enfin, piètre consolation : je peux donc à présent affirmer sans crainte d’être contredit que MES PROBLÈMES SONT PIRES QUE LES VÔTRES. Alors fermez-la avec vos problèmes, OK ? Bon.
Si vous étiez réel, si vous étiez vraiment ici, et si vous étiez quelqu’un de bien, je suis sûr que vous auriez déjà appelé LES SECOURS. Ou peut-être vous seriez-vous réfugié dans un arbre, mais, quand l’ours aurait cessé de me mâcher et serait tranquillement reparti chez lui, vous seriez sans doute descendu de votre perchoir à lopette, vous auriez pris mon pouls et m’auriez demandé si je me sentais bien ou, plus exactement, si je n’étais pas encore mort. Une fois la certitude acquise que je n’étais pas encore mort, vous auriez couru chercher un garde forestier, ou une ambulance tout-terrain ou un hélico de sauvetage dont le rayon d’action serait suffisant pour atteindre cet endroit perdu au milieu des immensités sauvages de l’Alaska. Une équipe de secours serait venue s’occuper de moi pendant qu’une colonne de recherche se serait lancée aux trousses de ce damné ours noir pour lui exploser sa grosse tête poilue. Et, dans l’idéal, il y aurait aussi eu une dépanneuse pour remorquer mon Range Rover jusqu’au concessionnaire d’Anchorage. Et là j’aurais fait jouer mon assurance tous risques – oh ! si coûteuse mais si précieuse – pour que ma pauvre et adorable machine roulante fût réparée, briquée, révisée et ravitaillée en attendant ma complète guérison. Et puis, tous les deux – c’est-à-dire moi et ma voiture -, nous aurions repris la route dans le soleil couchant et ne nous serions plus jamais aventurés au nord de Vancouver.

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Misogyne et homophobe, raciste convaincu, chef d’œuvre incarné d’une beaufferie corporate insondable, toujours prompte à écraser les plus faibles et à cirer les pompes des plus forts, champion tout terrain de la société de consommation triomphante, Marv puise, dans sa foi de winner et dans son abondante pharmacopée artificielle, mais aussi dans ses certitudes et dans ses haines instinctives, l’énergie et la colère nécessaires pour attendre les secours qui, nécessairement, ne sauraient tarder. Avec cette aventure dramatique et hilarante menée à deux cents à l’heure, sous amphétamines, hallucinogènes, rêves et souvenirs sexuels, aberrations diverses et summums d’auto-satisfaction déversés à gros bouillons sanglants, Mykle Hansen nous offre une somptueuse satire, qui parvient, contre toutes attentes initiales, à ménager quelques savants et terribles coups de théâtre, comme en prime psychiatrique malicieuse et néanmoins fort sérieuse.

Ce qu’en dit fort pertinemment ma collègue et amie Charybde 7 se trouve ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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