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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Un mois avec Montalbano – Montalbano hors-série » (Andrea Camilleri)

Trente nouvelles pour saisir en miniature les ressorts de la magie noire et blanche Montalbano.

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Publié en 1998, traduit en français en 1999 par Serge Quadruppani (avec l’aide de Maruzza Loria) au Fleuve Noir, ce recueil de trente nouvelles (une par jour, pour passer en effet un mois avec le redoutable commissaire sicilien Salvo Montalbano) peut être considéré comme un hors-série par rapport à l’ensemble du cycle d’Andrea Camilleri. Paru juste après les quatre premiers tomes qui, de « La forme de l’eau » (1994) à « La voix du violon » (1997), proposaient les fondations canoniques de cette saga rarissime par son ampleur et par sa constance, depuis plus de vingt ans, « Un mois avec Montalbano » apporte un éclairage précieux sur une foule de composantes de cet univers rude et enchanteur, sans s’inscrire directement dans la chronologie des enquêtes et dans le développement des personnages principaux.

Annibale Verruso a découvert que sa femme lui met les cornes et veut la faire tuer. Si ça arrive, ce sera votre responsabilité !
Écrite en capitales au stylo noir, la lettre anonyme était partie de Montelusa avec l’adresse vague « Commissariat de Sécurité publique de Vigàta ». L’inspecteur Fazio, chargé de trier le courrier, l’avait lue et immédiatement remise à son supérieur, le commissaire Salvo Montalbano. Lequel, ce matin-là, étant donné que le vent soufflait du sud-ouest, était d’humeur aigrie, fâché à mort avec lui-même et avec la création entière.
– Putain, qui c’est, ce Verruso ?
– J’en sais rien, dottore.
– Essaie de te renseigner et puis viens me le raconter.
Deux heures plus tard, Fazio se présenta de nouveau et, sur un coup d’oeil interrogatif de Montalbano, attaqua :
– Verruso Annibale, fils de Carlo et de Castelli Filomena, né à Montaperto le 3/6/1960, employé à la coopérative agricole de Montelusa mais résidant à Vigàta, 22, rue Alcide de Gasperi…
Le gros annuaire de Palerme et de sa province qui, par hasard, se trouvait sur la table du commissaire, s’éleva dans les airs, traversa toute la pièce, et alla s’abattre contre le mur d’en face, entraînant la chute du calendrier aimablement offert par la pâtisserie Pantanro & Torregrossa. Fazio souffrait de ce que le commissaire appelait le « complexe de l’état civil », chose qui lui faisait venir les nerfs même par beau temps, alors quand le vent du sud-ouest soufflait…
– Excusez-moi, dit Fazio en allant ramasser l’annuaire. Posez-moi des questions, j’y réponds.
– C’est quel genre de type ?
– Casier judiciaire vierge.
Montalbano  saisit l’annuaire d’un air menaçant.
– Fazio, je te l’ai répété mille fois. Casier judiciaire vierge, ça ne veut rien dire du tout. Je répète : quel genre ?

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Il est particulièrement gratifiant, pour la lectrice ou le lecteur familiers de Salvo Montalbano – ou pour celle et celui désireux de découvrir les recoins du commissariat fictif de Vigàta, utilisant certaines données réelles extraites d’Agrigente et de Porto Empedocle, et tout le charme parfois ambigu de cette côte sud de la Sicile – de se plonger dans le format nouvelle d’Andrea Camilleri. Comme les trois autres recueils – plus précisément insérés chronologiquement, eux -, « La démission de Montalbano » (1999), « La peur de Montalbano » (2002) et même « La première enquête de Montalbano » (2004), qui propose plutôt deux novellas, « Un mois avec Montalbano » offre une belle porte dérobée dans la saga du commissaire irascible et bon vivant. Les chutes des nouvelles , notamment, sont le plus souvent particulièrement spectaculaires, même lorsqu’elles n’ont rien de dramatique en soi, car le recueil mêle savamment la dureté du réel et le comique des situations.

Cinq jours avant la réception de la lettre anonyme, Annibale Verruso s’était acheté un 7,65 Beretta, avec la boîte de balles assorties. Dans sa déclaration, comme il ne possédait pas de permis de port d’arme, il avait assuré qu’il garderait l’arme dans un tiroir d’une petite maison de campagne, très solitaire, dans le quartier Monterussello.
À ce point, un homme doué de logique aurait conclu qu’Annibale Verruso, dans l’incapacité d’embaucher un tueur, avait décidé de pourvoir en pirsonne au nettoyage de son honneur souillé par la belle traîtresse.
Mais Salvo Montalbano avait une logique qui parfois quittait la route, pour se mettre à tourner follement. Voilà pourquoi il fit téléphoner par Fazio à la coopérative agricole de Montelusa : M. Annibale Verruso, dès qu’il en aurait fini de sa besogne matinale, devrait se présenter au commissariat de Vigàta sans perdre de temps.
– Que fut-il ? Que se passa-t-il ? demanda Verruso, très inquiet.
Opportunément instruit par Montalbano, Fazio galléja.
– Il s’agit d’établir que vous n’êtes pas lui. Je me suis fait comprendre ?
– À vrai dire, non…
– Peut-être que vous êtes lui. Dans le cas contraire, non. Je me suis fait comprendre ?
Il raccrocha, sans savoir qu’il avait déchaîné une angoisse pirandellienne dans la tête du pôvre employé à la coopérative.

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« Un mois avec Montalbano » offre aussi l’occasion – et elle est précieuse pour l’amatrice ou l’amateur – d’en savoir plus sur la manière dont certains restaurants réjouissants – et plus tard cruciaux – sont entrés dans le paysage montalbanien, de mieux saisir les racines de l’inimitié entre Fazio et Mimi Augello, d’entrevoir certains germes de la complexité nichée au cœur de la relation entre Salvo et Livia, de parcourir l’ampleur du catalogue inventif des vengeances personnelles qui tentent d’instrumentaliser la police et la justice, de mieux comprendre la manière dont Montalbano feint parfois de composer avec l’ordre social et le carcan mafieux pour mieux porter ses coups personnels et universels, de rencontrer les amitiés improbables et puissantes qui peuvent se nouer entre un policier et un clochard (et l’on songera ici, curieusement et dans un tout autre contexte, au magnifique « Trottoirs » de Jean-Luc Manet), de recevoir en confidence l’étonnante hiérarchisation intime des péchés véniels et des fautes majeures que Salvo entretient in petto, de mesurer le poids toujours actuel de l’histoire de la Sicile et d’appréhender le choc de l’avidité contemporaine dans chaque détail de la vie. Trente opportunités en or de voir opérer en miniature les composantes de la curieuse magie noire et blanche Montalbano d’Andrea Camilleri.

Montalbano revint au bureau à quatre heures moins le quart légèrement alourdi par un kilo et quelque de poissons grillés, si frais qu’ils avaient recommencé à nager dans son estomac.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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