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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Pedro Mayr » (Jérôme Orsoni)

L’auteur fictif en interlocuteur central d’une intime quête prométhéenne, pour un impressionnant miroir labyrinthique.

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Publié en mai 2016 chez Actes Sud, le premier roman de Jérôme Orsoni, après son recueil de nouvelles « Des monstres littéraires » en 2015 et plusieurs essais traitant principalement de musique, nous propose une saisissante relecture, réécriture et envolée belle du voyage immobile, ou même du « Voyage autour de ma chambre » (1795) de Xavier de Maistre, dont il tord subtilement les références et les assises pour nous offrir un parcours déroutant, irréel et puissant.

C’est vrai que j’avais rendez-vous avec Pedro Mayr. Mais je n’avais pas envie de sortir de chez moi. Il serait inexact, voire injuste, de dire que je n’avais pas envie de voir Pedro. Je préférais simplement rester chez moi, quitte à ne rien faire, ou du moins à ne rien faire de précis, ou qui soit digne de figurer dans le récit d’une journée. Je savais bien que Pedro allait m’attendre, qu’il allait s’impatienter, ensuite. Et comme il pleuvait, ce mercredi de novembre, l’attente allait être encore plus pénible pour lui, sous la pluie, lui qui n’aime pas ça, pas plus que moi, qu’il allait essayer de me joindre, et que je pourrais donc rester complètement seul chez moi, comme j’en avais l’intention, qu’il allait me déranger – ce qui, en un sens, était  bien normal puisque c’était moi qui l’avais dérangé, pour commencer, en lui donnant ce rendez-vous auquel je n’avais plus nulle intention de me rendre -, et que nous finirions par ne plus nous entendre du tout, lui me demandant pourquoi je ne venais pas et moi lui répondant que je préférais rester seul chez moi.

Pedro Mayr est un puissant écrivain, intellectuel, complexe, dont les œuvres, au nombre de onze, s’intitulent « Autarcies romantiques », « Utopies moralistes », « Inspections », ou encore « Remarques sur la marche à suivre ». Le narrateur, Pierre, est son ami, intime, peut-être le plus proche, depuis que Pedro, plus jeune, alors don juan impénitent et en apparence désinvolte, laissa la belle Silvia le quitter pour l’épouser lui, Pierre, le « bourgeois » ordinaire fasciné par l’écriture, photographe toujours en gestation, critique littéraire tout en intériorité. C’est en tout cas ce que nous croyons apprendre au fil des confidences, distillées de promenade au cimetière, en quête de tombe d’écrivain à immortaliser sur pellicule numérique, en conversation avec Silvia, d’échange rapporté avec Pedro en passage au crible de tel ou tel texte.

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Pedro, comme j’ai pu l’être aussi, comme je le suis peut-être encore, me semble-t-il, Pedro a toujours été terrifié par le romantique, par ce qui nous écarte des voies de l’ordinaire, par tout ce qui nous fait envisager un autre horizon, un horizon qui n’est pas devant nous, mais que nous venons de perdre et dont nous cherchons la trace au risque de nous précipiter dans le vide. C’est ce saut – périlleux, à l’évidence – que fait Satan, et qui retient Xavier de Maistre chez lui, exilé volontaire dans sa chambre. Ce n’est pas ce saut qui me retient chez moi. C’est une autre objection. Comme cette idée selon laquelle je pourrais envisager la possibilité que ce saut cesse d’être périlleux pour devenir quelque chose que nous devrions faire si nous voulons simplement faire quelque chose : un premier pas en avant, définitif.
Et Satan, en effet, est une bonne compagnie.

Il est difficile de rendre compte précisément de ce qui se dessine dans cet échange d’une extrême profondeur dans lequel la matérialité se dérobe toutefois sans cesse. Comme les deux interlocuteurs du « Glose » de Juan José Saer reconstituent une soirée dont la réalité exacte pose question, le narrateur se crée continûment, immobile ou en doux vagabondage, au contact de Pedro Mayr – et élabore chemin faisant toute une pensée réminiscente dans laquelle chaque évocation, chaque possibilité soupesée, passée ou future, devient madeleine ou pavé disjoint, programme d’action ou tract envers des générations à venir.

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En débarrassant la table où nous venions de prendre le thé, le cendrier que Pedro avait rempli, notamment, alors qu’il avait arrêté de fumer déjà un an auparavant, j’ai été pris de vertige. Il m’était désormais impossible de mettre un terme à ma collection, je ne pouvais même plus brûler les photographies, elles existaient hors de moi, hors de chez moi, en un nombre incalculable de pixels, échappant totalement à mon pouvoir, hors de tout contrôle, disséminées dans des nuages digitaux. J’allais continuer comme ça, j’allais même en faire le sens de mon existence. Tout à fait malgré moi, pour passer un temps qui ne parvenait plus à passer depuis que ma mère était morte, j’étais devenu un chasseur d’images de tombes d’écrivains célèbres (je me voyais déjà à Cambridge, photographiant la tombe de Ludwig Wittgenstein, à Buenos Aires, photographiant celle de Jorge Luis Borges, et ainsi de suite jusqu’à celle de Pedro Mayr au cimetière du Montparnasse, ou dans un cimetière qui n’existe peut-être pas encore, ou n’importe où, en fait). J’allais devoir continuer jusqu’à la dernière photographie, celle de sa tombe ; et puis plus rien. En pensant à cette dernière image  qui serait aussi la dernière chose que je ferais avant de mourir, j’ai poussé un long soupir, parce que je venais de prendre conscience de la façon dont nous organisons nos vies malgré nous, dont en fait, ce sont nos vies qui nous organisent parce que nous les remplissons d’activités  qui prennent le pas sur nous-mêmes, et nous régissent. J’ai pensé à la bêtise séminale qui organise nos vies jusqu’à ce que nous ne puissions plus rien faire si ce n’est les vivre malgré nous parce que c’en est devenu le sens.

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Un roman troublant, conçu avec grand brio pour heurter doucement nos certitudes et nos aplombs, dans lequel Jorge Luis Borges (à propos duquel même les erreurs du narrateur deviennent vite lourdes de sens) rivaliserait insidieusement avec Pier Paolo Pasolini pour proclamer aux côtés du narrateur et du lecteur, également incertains, « ci-gît la vie telle qu’on croit la connaître » ou bien « c’est ici que s’achève la réalité familière », où chaque texte de Pedro Mayr, pieusement évoqué ou analysé, semble indiquer des portes inconnues, des révélations surréelles où souffle la littérature, pour, peut-être, tout emporter avec elle.

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J’ai attendu d’être rentré chez moi pour entendre ces mots, entendre cette voix qui me soufflait d’une rive à l’autre. D’une rive à l’autre, je n’entendais pas tout ce qu’elle me disait, mais simplement ce que je voulais entendre ; pas seulement une histoire de ville qui serait formée de deux villes, mais une histoire de rives que l’on ne franchit peut-être pas tant qu’on imagine ce qui se passe de l’autre côté. Imaginer ce qui se passe de l’autre côté, imaginer ce qui se passe là où l’on n’est pas, je ne dirais pas que c’est une définition valable du fantastique. En revanche, c’est le sens même de ce climat d’étrangeté dont la voix me parlait.

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Jérôme Orsoni se hisse ici brillamment à la hauteur des maîtres qui hantent son roman, en organisant un texte (dont la monstrueuse érudition parvient à demeurer largement sous contrôle pour se faire charmeuse et subtile) autour d’un écrivain fictif, véritablement central (les chapitres s’intitulent, mêlant inextricablement le sérieux profond et le jeu insensé, « En compagnie de Pedro Mayr », « Tombes pour Pedro Mayr », « Bibliographie raisonnée et commentée de Pedro Mayr », « Pays de Pedro Mayr », « Conversation avec Pedro Mayr », « Sans Pedro Mayr », « Ubiquité de Pedro Mayr », et « Tombe de Pedro Mayr » – sans oublier la « Liste des œuvres de Pedro Mayr » qui clôt l’ouvrage), pour enquêter avec ruse sur le lien exact qui existerait entre la vie et la littérature, entre l’existence et l’écriture, entre les destinataires d’un texte et celui qui le commet.

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