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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Harjunpää et le fils du policier » (Matti Yrjänä Joensuu)

Courses poursuites et ravages du délitement social et de l’alcool dans les banlieues d’Helsinki.

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Publié en 1983, traduit en français en 1997 dans la Série Noire de Gallimard par Anne Colin du Terrail (et réédité en 2000 chez Folio Policier), le cinquième roman du Finlandais Matti Yrjänä Joensuu était déjà également le cinquième de sa vaste série policière consacrée à la Brigade criminelle d’Helsinki et à l’inspecteur Timo Harjunpää – et devait rester jusqu’à aujourd’hui, quatre ans après la mort de l’auteur, le point de départ de la série disponible dans notre langue.

Entré dans la police criminelle à vingt-cinq ans, en 1973, l’auteur y restera, dans diverses affectations, jusqu’à sa retraite en 2006, et écrira parallèlement douze romans entre 1976 et 2010. Fortement marqué par la déliquescence sociale qui environne et rend d’année en année plus difficile son métier d’enquêteur criminel, il me semble proposer une variante du police procedural à la Ed McBain, fort proche de celle développée par Maj Sjöwall et Per Wahlöö en Suède entre 1965 et 1975, plutôt que des canons ultérieurs de ses collègues plus jeunes du « polar scandinave », dont l’ancrage socio-politique devient progressivement plus diaphane au fur et à mesure que les années passent et que le succès international grandit.

Le vieux s’était envoyé une rasade d’aquavit. Il devait être d’une humeur massacrante. Derrière la cloison, Mikael entendit un froissement de couverture : maman aussi était réveillée et écoutait ; elle non plus ne voulait pas descendre.
Mikael porta son pouce à sa bouche et se mit à ronger le peu qui restait de son ongle.
Le vieux avait ôté ses bottes d’un coup de pied. Puis il fit cliqueter ses clefs. Il se préparait à aller dans la petite chambre – il la gardait toujours verrouillée, l’entrée en était interdite même à maman. Il l’appelait son bureau, mais il n’y travaillait jamais – il y rangeait et nettoyait ses armes ; il était fou de chasse, il tirait sur tout ce qui bougeait et, quand des élans s’égaraient en ville, c’était lui qu’on appelait pour les abattre, qu’il soit de service ou non. Il allait jusqu’à prendre toutes ses vacances à l’automne, pour pouvoir traquer le gibier. Et il ne l’emmenait jamais. Mais c’était aussi bien, finalement : la maison était plus agréable sans lui, même maman était complètement différente.
Le vieux remisa son pistolet dans l’armoire et referma la petite chambre à clef.

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À ce stade relativement précoce de la saga d’Harjunpää, les restrictions budgétaires, le sous-effectif de plus en plus chronique et le manque de moyens matériels ne se font pas encore trop sentir : les enquêtrices et enquêteurs sont ici plutôt confrontés au sentiment progressivement glaçant d’une faille en train de s’ouvrir, préparant peut-être une forme d’explosion, entre des adultes vieillissants et trompant leurs désillusions massives dans l’alcool, la misanthropie ou la passion morbide, d’une part, et des jeunes fortement déboussolés, mais capables de cynisme et de violence extrêmes, trop vite grandis dans un monde qui ne les souhaite guère – ou se garde bien de trop le montrer, tandis qu’une classe politique éminemment respectable détourne pudiquement et hypocritement les yeux.

Harjunpää écarta dans son élan les spectateurs qui lui tournaient le dos.
« Police, hurla-t-il. Arrêtez immédiatement ! »
Les deux combattants étaient des filles. Celle qui était étendue sur le sol poussait maintenant des cris perçants, essayant de se protéger le bas-ventre avec les mains. Du sang perlait à ses lèvres. Le visage de celle qui se tenait debout était couvert d’écorchures, son T-shirt était déchiré, à moitié arraché – on voyait son épaule et un petit sein immature. Elle ramena encore une fois son pied en arrière. Harjunpää lui agrippa le poignet, le tordit – la fille cria et fit quelques pas rapides sur le côté, roula entre les pieds des spectateurs massés derrière elle.
« Vous êtes folles », haleta Harjunpää, les poings serrés ; il avait l’impression qu’il aurait dû faire autre chose, mais il ne savait pas quoi – tout s’était passé si vite, il n’avait pas eu le temps de réfléchir. Du coin de l’oeil, il vit la fille qui se tenait le ventre se relever et se retirer en boitant, courbée en deux, derrière le groupe.
L’autre aussi s’était remise sur pieds. Elle se jeta sur lui, mains tendues pour lui griffer le visage. Il recula d’un pas et lui saisit les poignets ; ils tremblaient de rage et d’effort.
« De quoi tu te mêles, merde ! » cria-t-elle – son visage luisait de sueur et ses yeux étaient soudain pleins de larmes. « C’est ma sœur ! Ça regarde personne, si on se castagne entre frangines !
– Tu aurais pu la tuer !
– J’espère bien ! Ça lui aurait appris, à essayer de me piquer mon mec ! »
La fille hurlait, maintenant. Harjunpää lui lâcha les mains. Elle tomba à genoux, se cacha le visage.
Ce n’est qu’à ce moment qu’Harjunpää trouva le temps de regarder les autres. Ils étaient plus jeunes qu’il ne l’avait cru, aux alentours de la quinzaine ; il y avait en eux quelque chose de brutal, qui faisait que l’on avait du mal à les considérer comme des enfants. Harjunpää sentit qu’ils n’étaient pas de ceux qui jouaient les durs quand papa et maman avaient le dos tourné – ces jeunes-là étaient livrés à eux-mêmes depuis des années, ils connaissaient tous les centres d’éducation surveillée ; ceux qu’il cherchait pouvaient très bien se trouver parmi eux.

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Dans son très solide « Dictionnaire du roman policier nordique » (2010), Thierry Maricourt insiste à raison sur l’importance du sous-titre de ce roman : « Roman à propos d’un crime et de ce que l’on ne voit que dans l’œil de son voisin ». S’il y a désordre croissant, la responsabilité en est à la fois diffuse et systémique.  D’une écriture extrêmement sobre, souvent sèche ou décharnée, qui se permet toutefois de temps à autre une brutale poussée de fièvre absurde ou fantasque, Matti Yrjänä Joensuu nous rappelle constamment que les hommes, policiers ou criminels, sont bien peu de choses face aux diverses machines occupées à les broyer finement. En ce sens, l’auteur est peut-être l’un des plus fervents fidèles du hard-boiled pur et dur cher à Dashiell Hammett et à Jean-Patrick Manchette, transplanté décisivement dans un commissariat d’Helsinki des années 1980-1990.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda-t-il à mi-voix.
– Je pense que si on trouvait un petit coup à boire, on pourrait aller roupiller après. Et si on trouve de quoi se cuiter vraiment, on pourrait mettre un peu d’action…
– Il n’est plus question que je remette les pieds à la maison.
– Viens chez nous. On va virer ma mère. Je ne vois pas pourquoi je me gênerais, elle m’a assez souvent viré. Ou tu pourrais dormir sur le canapé.
– Non », dit vivement Mikael – l’idée même d’approcher de l’immeuble le terrorisait ; il était persuadé que le vieux, soûl ou pas, avait pris sa voiture et les guettait, caché dans un renfoncement. « Ils savent qu’on était ensemble, si ça se trouve, ils t’attendent chez toi. C’est ce qu’ils font toujours. Le vieux dit que c’est le meilleur moment, parce que les gens sont encore si endormis qu’on peut les embarquer avant qu’ils comprennent ce qui se passe.
– C’est vrai que c’est le matin qu’ils sont venus me chercher, une fois… »
Ils se turent. L’indécision leur collait à la peau, telle une substance indélébile. Quelque part du côté du centre commercial, on entendit une vitre voler en éclats.

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Matti Yrjänä Joensuu

Photo : ® YLE

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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