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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Marguerite n’aime pas ses fesses » (Erwan Larher)

Sous la farce improbable et tonique, une redoutable incursion dans le glauque dur du politique.

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Publié en avril 2016 chez Quidam Éditeur, le cinquième roman d’Erwan Larher avance avec ruse une redoutable fable de l’intime et du politique sous son air initialement anodin de confession gentiment narcissique d’une jeune femme quelque peu déboussolée par les pièges amoureux, amicaux et sexuels de notre époque.

Marguerite n’aime pas ses fesses.
Elle fronce les sourcils. Ce que le français peut être imprécis, parfois ! Ces fesses que Marguerite n’aime pas pourraient êtres celles de n’importe qui. Si elle écrivait un roman, ce qui ne risque pas d’arriver (elle écrit mal et n’a rien d’intéressant à dire), il ne débuterait pas ainsi. Cette phrase-seuil sème la confusion. Elle choisirait plutôt un incipit in media res – croit-elle se souvenir, ses cours de construction narrative écaillés par l’inusage. Et puis le français n’incite-t-il pas au coulis narcissique de la première personne du singulier ? Je n’aime pas mes fesses, voilà qui est clair.
Marguerite n’aime pas ses propres fesses.
Bof… Outre d’étirer l’affirmation de penta- à heptasyllabes, et d’alourdir le propos, la phrase filigrane un « au contraire », une comparaison, esquisse des fesses que, par opposition aux siennes, Marguerite aimerait (celles de Jonas ?). Ou donne une nuance outrée à l’assertion : non mais tu te rends compte, elle n’aime même pas ses propres fesses !
Elle pouffe devant son reflet d’héroïne liminaire dans la psyché de la salle de bains, s’étonne du succès de son roman, commence à répondre à des interviews sur ses fesses – désormais, chacun sait que Marguerite Santa Lucia n’aime pas ses fesses. Les siennes. Ses fesses à elle. Son cul trop plat qui sépare à peine les cuisses du bas du dos. Un journaliste l’interroge : Et les fesses de Jonas, les aimez-vous ? Jonas, son mec depuis dix ans, est de taille moyenne, approche les trente-cinq ans (il s’en angoisse), perd ses cheveux (il s’en angoisse), dort en ce moment même, tandis qu’elle crème sa peau trop sèche, dans la chambre (ils vivent ensemble). Aime-t-elle les fesses de Jonas ? Elle n’en sait rien. C’est la première fois qu’elle se pose cette question. À cause du début hypothétique d’un roman qu’elle n’écrire jamais (elle est trop nulle).

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Timide et peu sûre d’elle – sa détestation de ses propres fesses prenant très vite tout son caractère emblématique, affligée d’un petit ami égoïste ordinaire qui n’est pas ce qu’il paraît être et d’une mère joyeusement, terriblement, farceusement écrasante sans bon droit, Marguerite Santa Lucia voit tout à coup passer ce qui pourrait être sa chance – si l’on ne se méfie pas immédiatement de la ruse d’Erwan Larher -, lorsque, au détour du couloir de la féroce et réaliste grande maison d’édition où elle végète de petit boulot en petit boulot, un ancien président immense et filiforme ne se prenait d’une brusque tocade pour elle en exigeant qu’elle soit la rédactrice de ses mémoires en cours d’élaboration.

La petite a raison : ils ont détourné les citoyens de la politique. Pas de manière méthodique, planifiée ni complotiste. Disons qu’ils ont laissé la jouissance individuelle devenir valeur suprême. Cela servait leurs intérêts – des intérêts que personne n’a envie de partager : l’argent et le pouvoir. On est bien là-haut. La table est bonne. Alors on oublie ce qui se joue au pied de l’Olympe, pour peu qu’on l’ait jamais su. Et on verrouille les accès.

Usant d’un art subtil et – disons-le – jubilatoire de la parenthèse que ne renierait sans doute pas le Philippe Jaenada de « Plage de Manaccora, 16 h 30 », maniant un scalpel caustique pour mettre à nu les travers – fort bénins, malgré la détestation qui semble s’être emparée à son égard de toute une France soigneusement et résolument rassie dans ses certitudes conservatrices – d’une population qui n’a rien de favorisée, et que l’on désigne désormais à tort et à travers sous le vocable vide de « bobo », dans un esprit assez proche de celui de la Sandra Lucbert de « Mobiles », Erwan Larher, tout en explorant les ressorts intimes, plus résolus qu’on ne l’imagine d’abord, de son héroïne, nous offre une belle incursion dans les bas-fonds, souvent connus mais toujours largement hors d’atteinte, de la République, rejoignant en imagination affûtée le travail d’enquêteurs de, par exemple, Étienne Davodeau et Benoît Collombat dans leur « Cher pays de notre enfance », composant de savants portraits hybrides des célébrités politiques des trente dernières années, de leurs frasques et de leurs avanies qui n’ont que bien rarement le goût de framboise, pour nous emmener in fine dans un tourbillon noir et policier sur lequel rôderaient sans doute avec délectation certains des meilleurs personnages de « L’ange gardien » de Jérôme Leroy.

Pasqua

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Il faut certainement une belle dose de courage, de maîtrise de l’ironie narrative et de mise à distance de soi, en même tant qu’un très jouissif machiavélisme, à Erwan Larher, blessé survivant du massacre du Bataclan en novembre 2015 – comme cela a été exposé dans les médias -, pour nous offrir une telle échappée, à la fois drôle et curieusement profonde, improbable (quel titre !) et lucide, dont le mot de la fin pourrait naturellement échoir à Marguerite, réagissant à une saillie potentielle du soigneusement tordu qu’est Jonas, dès les premières pages :

« Tu ne crois pas qu’il y a des problèmes un peu plus importants que ton cul ? s’agacerait-il. Je ne sais pas, tiens, au hasard, la guerre civile en Ukraine. » Son mec excelle à relativiser les angoisses des autres. Et ce n’est pas parce qu’on peut certainement en trouver, après quelques sommaires recherches, de plus importants que son cul plat n’est pas un problème.

Un roman réellement étonnant, maniant avec grande habileté ses écarts presque surréels entre des registres si souvent disjoints, qu’il ne faut pas hésiter à savourer avec une joie songeuse, celle de notre présent heurté qui se refuse à être aussi morose que recommandé par la doxa, et qu’il tient encore à nous, malgré tout, de changer.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo ® Dorothy-Shoes

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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