☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Lumières fantômes » (Lydia Millet)

À nouveau de Los Angeles à la jungle du Belize, avec un tout autre personnage et un tout autre itinéraire que dans le premier volume.

x

44714

x

Publié en 2011, traduit en français par Charles Recoursé en 2013 dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, le septième roman de Lydia Millet enchaîne directement sur le précédent, « Comment rêvent les morts » (2008), en reprenant le récit, depuis un tout autre point de vue, quelques jours après la conclusion provisoire qu’il avait atteinte. Petit miracle en soi de construction romanesque, « Lumières fantômes » peut parfaitement se lire indépendamment. Toutefois, fatalement, il dévoile des éléments sensibles (mais pas nécessairement vitaux) de « Comment rêvent les morts ».

La zone de « spoiler partiel » commencera ainsi après la citation suivante, qui donne sans doute bien la tonalité des considérations – initiales – du personnage central de ce roman-ci, Hal Lindley, époux de Susan, la collaboratrice de T. qui était, lui, le « héros » de « Comment rêvent les morts ».

Des chiots et des chatons du sol au plafond. Comme d’autres structures pour animaux qu’il connaissait – y compris la société protectrice des animaux où il avait emmené Casey lorsqu’elle avait 6 ans pour qu’elle y choisisse un chaton -, le chenil colportait un type de mièvrerie qu’il ne pouvait approuver. Il n’avait rien contre les animaux de compagnie ; même s’il n’en possédait aucun, plus il y en avait mieux c’était, en théorie. Sans aller jusqu’à une prolifération incontrôlée, des chats sauvages forniquant dans tous les coins, etc., mais dans le sens où les chiens et les chats étaient de bonnes choses. Rien à redire.
Il ne voyait cependant pas pourquoi cette considération envers les animaux domestiques, la sienne comme celle des autres, devait se manifester par des photos de chiots avec des phylactères qui leur sortaient de la bouche – des bulles contenant des petites phrases qui se voulaient spirituelles mais étaient en réalité stupides. On n’avait pas besoin de teckels déguisés en Blues Brothers.

x

Ghost Lights

x

Paisible agent des impôts, Hal a organisé l’essentiel de sa vie autour du soutien à son épouse Susan, dont l’obsession professionnelle au service de l’entreprise de Stern (« T. ») lui pèse pourtant terriblement, au fond de lui-même, et à leur fille Casey, devenue paraplégique suite à un accident subi alors qu’elle était collégienne, et dont la relation avec T. jouait un rôle important dans « Comment rêvent les morts ».

Dehors, Hal passa devant la voiture du prétendant, une berline cabossée, gris métallisé avec un autocollant sur le pare-brise qui appelait à secourir les prisonniers de guerre et les disparus au front. Elle était garée à moitié dans l’allée et à moitié sur la pelouse, les pneus côté droit avaient creusé un sillon frais dans le gazon.
De toutes les personnes qui choisissaient la fonction publique, les gardiens de la paix n’étaient pas ses préférés. Il admettait que le boulot requérait des traits de personnalité particuliers, une prédisposition à la violence, par exemple, et que la demande de policiers violents était inscrite dans le système, tout comme l’offre de délinquants violents. Selon certaines estimations, un Américain sur vingt-cinq était un sociopathe.
C’était plus que n’importe où dans le monde : cette grande nation était une terre fertile pour les tarés. Ou plutôt, comme l’avançaient les économistes, les États-Unis d’Amérique disposaient d’un avantage comparatif en termes de troubles de la personnalité.

Découvrant brutalement que sa femme ne lui est pas aussi fidèle qu’il se l’imaginait, que sa fille ne mène pas exactement non plus la vie qu’il pensait être la sienne, il décide, sur un coup de tête au cours d’un repas de famille particulièrement arrosé, de partir pour le Belize à la recherche de T., mystérieusement disparu là-bas dans la jungle quelques semaines auparavant et supposé mort, absence qui est en train de détruire l’entreprise pour laquelle Susan continue à se battre néanmoins corps et âme. Célébré alors en improbable et surprenant héros, il se met en route pour, peut-être, se retrouver et s’inventer, enfin, un « empire privé ».

hotel_cayo_espanto_02

Hôtel Cayo Espanto (San Pedro, Belize)

x

Tandis que, embrouillé et maussade, il approchait de l’entrée de l’autoroute sur Lincoln – il avait dirigé la voiture de location vers son bureau sans réfléchir -, se fit jour en lui l’évidence qu’il ne pourrait pas faire face à Susan, que la seule chose qui lui appartenait vraiment était le secret de ce savoir ; qu’il devrait bifurquer, changer son fusil d’épaule et, comme sa femme, régner sur un empire privé.
Bien sûr, ça lui faisait du mal. C’était une coupure et, assis derrière le volant, les yeux braqués devant, il sentit s’ouvrir les bords de l’entaille.

Le séjour de Hal au Belize, installé dans le charmant hôtel de semi-luxe où T. était logé avant sa dernière (et potentiellement fatale) expédition, ne peut guère se raconter : il faut y aller voir. Jouant à nouveau subtilement avec les réminiscences du Joseph Conrad de « Au cœur des ténèbres », y ajoutant par fines pincées un je-ne-sais-quoi du « Salvador » de Oliver Stone, inventant avec délectation un incroyable couple de vacanciers allemands se mêlant avec une rare gentillesse d’aider Hal, en lui apportant l’aide de forces spéciales américaines et OTAN justement et fort opportunément en manœuvres militaires dans le coin, Lydia Millet orchestre brillamment une plongée dans l’enfer intérieur insoupçonné d’une personnalité qui découvre et mesure ses préjugés et ses barrières individuelles, qui s’aperçoit qu’elle doit changer, qui ne sait comment, et qui s’enfonce doucement et gentiment dans une forme rare de coma onirique feutré, en espérant une issue naturelle à ce processus. Après « Comment rêvent les morts », le développement d’une curieuse saga qu’il faut absolument découvrir, en attendant sa conclusion dans « Magnificence ».

Le superbe article, en anglais, de Carolyn Cooke dans le San Francisco Chronicle est ici. La très belle recension de Josh Emmons, également en anglais, dans le New York Times, est ici. Celle de Carolyn Kellogg, bien favorable mais avec un peu moins d’enthousiasme, dans le Los Angeles Times, est ici. Dans le Book Club de Médiapart, la chronique de Christine Marcandier, ici, est particulièrement lumineuse.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

27EMMONS-jumbo

® Ivory Orchid Photography

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :