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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Radio clandestine – Mémoire des Fosses Ardéatines » (Ascanio Celestini)

Rappeler un massacre de 1944, et démonter le révisionnisme qu’il entraîna.

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Créée en 2000, publiée en 2005, traduite en français en 2009 aux éditions Espaces 34 de Montpellier par Olivier Favier, la troisième pièce de théâtre narratif d’Ascanio Celestini raconte, dans tous les détails qu’autorisent l’art suprême de la digression non innocente, le massacre des fosses Ardéatines, en 1944, et peut-être surtout les différents storytellings qui se mirent en place au fil des années autour de celui-ci.

Racontée brièvement, l’histoire est plus ou moins celle-ci :
Le 23 mars 1944, à quatre heures de l’après-midi, une bombe posée par les partisans romains explose via Rasella, à Rome. Le lendemain, en représailles, les Allemands tuent 335 personnes. Cet événement est connu sous le nom de massacre des fosses ardéatines. Point.
Fin de l’histoire.

On retrouvera ici avec grand bonheur l’humour pince-sans-rire et extrêmement décapant, voire sauvage, de l’auteur, entre autres, de « Lutte des classes » (2009), s’appuyant sur cet « Oradour-sur-Glane italien »  – dont le cadre supporterait vraisemblablement aisément d’être intégré à la terrifiante série photographique du tourisme du désastre de Patrick Imbert, comme « Week-end à Oswiecim » (2011) et « Week-end à Pripiat » (2012) -, pour proposer à la fois une narration de la Rome populaire des années 1930 et 1940, et de la manière dont elle s’accommoda du fascisme, et une vertigineuse lecture du révisionnisme historique perpétuellement colporté par des intérêts orientés et par des médias aux ordres, tout particulièrement dans la fièvre anticommuniste de l’après-guerre.

Je dis à la toute petite que…
…à l’époque où Rome devient Roma capitale, tout le monde vient à Rome. Ceux qui auparavant étaient à Turin par exemple, parce que Turin c’était l’ancienne capitale. Mais quand plus tard on a déplacé la capitale de Turin à Florence, les gens qui étaient à Turin et travaillaient dans les ministères, dans les bureaux de la fonction publique de l’État ou dans ceux qui lui sont associés, ces gens, ils sont tous partis travailler dans les bureaux à Florence. Puis quand on a emmené la capitale à Rome… tous ces gens de Turin et de Florence ils sont partis travailler là-bas. C’étaient tous des employés qui travaillaient dans les ministères et alors à Rome il a fallu construire ces bâtiments très importants. Construire les ministères et aussi construire les maisons pour ceux qui allaient y travailler, parce que les Turinois fraîchement arrivés dans la nouvelle capitale ne pouvaient quand même pas rentrer dormir à Turin ! Il fallait les construire ces maisons et pour les construire il fallait des ouvriers. C’est comme ça que sont arrivés des gens du Sud : de la Campanie, de la Sicile, de la Sardaigne, de la Basilicate, des Pouilles, du Molise. Tous ces gens qui viennent à Rome et qui se mettent à construire des choses, des maisons, des routes, des immeubles et des places. Tous ces gens qui deviennent charpentiers, peintres en bâtiment, maçons, carreleurs.
Et puis pour construire les routes, les maisons, les églises, il faut le matériau de construction. Alors autour de Rome on creuse 170 carrières et plus de 3 000 personnes y travaillent. Tous ces gens qui travaillaient sous terre pour construire cette belle ville de Rome qui s’élève peu à peu.

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Renato Guttuso. Fosse Ardeatine (1951)

C’est en confiant à son narrateur, debout et droit, ces faux monologues à la fois épiques et pédagogiques, en réponse aux questions apparemment naïves – ou même hors « sujet » – d’une petite vieille dame rencontrée dans la rue, qu’Ascanio Celestini opère son mouvement théâtral analytique : chanter aussi bien les héroïsmes que les compromissions d’époque, l’exaltation comme les renoncements, puis rassembler ses forces, car la réécriture rôde très vite. Dès les semaines ayant suivi le massacre, on entendra, on lira même, dans certains journaux – et cela se renforcera bien entendu après la libération de Rome et après la fin de la guerre, dans le climat de guerre froide qui s’installe très vite alors en Italie, que la responsabilité de ces exécutions sommaires habillées en « représailles » doit en réalité retomber sur les épaules des partisans, des traîtres ayant vendu la patrie de Mussolini aux Anglo-Saxons, ou, bien entendu, des communistes inféodés à Moscou.

Mais au même moment, un autre journal est publié, un journal qui paraît encore aujourd’hui et qui s’appelle L’Osservatore Romano. C’est le quotidien du Vatican et il y a un curieux article dont les gens parleront pendant longtemps. On en parle encore aujourd’hui chaque fois qu’on discute de l’histoire de via Rasella. Et moi je m’imagine les gens qui voulaient savoir ce qui était écrit dans l’article… les gens analphabètes du temps de la guerre. Moi je m’imagine qu’on allait chercher quelqu’un qui pourrait vous le lire, cet article tellement important. Je m’imagine comme ça, tous ces gens qui vont au cinéma Gioiello ex-cinéma Iris au bout de la via Nomentana, à Porta Pia, chez mon grand-père Giulio et qui lui font : « M’sieur Giulio, dites un peu, qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur L’Osservatore Romano ? » Et mon grand-père répond : « Il y a écrit : 32 victimes d’un côté, 320 personnes sacrifiées de l’autre pour les coupables ayant échappé à l’arrestation.« 
Mon grand-père lit le journal… et le journal dit que les personnes tuées aux Ardéatines ont été sacrifiées, comme s’il s’agissait d’un événement biblique et non d’un crime humain. Dans le journal, les nazis deviennent les victimes et les partisans les coupables.

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Cette réécriture ponctuelle, riche de veuleries et de sous-entendus, Ascanio Celestini la relie toutefois à un système beaucoup plus cohérent qu’il n’y paraît, celui d’une confiscation constante de l’espace, du temps et de la parole, qui est précisément ce contre quoi s’élève encore aujourd’hui, plus déterminé que jamais, le théâtre narratif de son maître Dario Fo et le sien.

On dit qu’à cette époque-là les journaliers de Genzano travaillaient de l’heure où le soleil se lève jusqu’à celles où sonnent les cloches de l’Ave Maria avec ça que les propriétaires allaient souvent voir les prêtres et les payaient pour sonner les cloches de plus en plus tard. Les journées de travail s’allongent… les pains rapetissent, mais eux ils gagnent toujours une lire par jour. Ils sont en colère à leur façon même s’ils ne savent rien de la lutte des classes… quelques années plus tard, à la fin du dix-neuvième siècle, ils viendront justement apprendre les premières idées du socialisme et de la démocratie quand ils iront construire, eux aussi, leur Roma capitale.

Une fois de plus, et cette fois à partir du travail de l’historien Alessandro Portelli, « L’ordre a déjà été exécuté » (1999), consacré aux Fosses Ardéatines, Ascanio Celestini secrète ainsi un bel et roboratif antidote aux rhétoriques de l’abjection et de l’agenouillement orchestré, toujours promptes, hier comme aujourd’hui, à saisir les opportunités de l’histoire pour toujours réécrire la leur, exclusivement à l’usage de ceux que Warren Buffett désigne à l’occasion de leur nom véritable, celui des vainqueurs de la guerre des classes qui se mène sournoisement, qu’on le veuille ou non.

Je dis à la toute petite…
… que lorsqu’on arrive à Rome aujourd’hui on trouve les quartiers des riches au centre ville avec les beaux magasins et les quartiers des pauvres dans les faubourgs, en banlieue. Mais à cette époque-là, au contraire, à Rome… dans un même immeuble, on trouvait autant de riches que de pauvres. La coupure était l’affaire de quelques mètres. Les riches étaient au troisième étage avec le balcon qui donnait sur Rome, et le pauvre diable était sous terre, privé de fenêtres… pourtant d’une certaine façon riches et pauvres étaient presque copropriétaires.
Et ça continue jusqu’aux années 30, jusqu’au moment où Mussolini le duce dit que Rome est la capitale de l’Empire seuls les empereurs peuvent y vivre ! Alors il prend tous les vauriens, les malheureux et les crève-la-faim, il les charge sur des autobus et les envoie tous en banlieue. Parce que les pauvres, ça vous mettrait en l’air le fastueux décor urbain du fascisme. C’est comme ça que dans les années 30 on invente les faubourgs.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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