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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La blonde et le bunker » (Jakuta Alikavazovic)

Une extraordinaire quête d’Eurydice et d’une collection d’art se dérobant à l’admiration.

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Publié en 2012 aux éditions de l’Olivier, le troisième roman de Jakuta Alikavazovic construit pour nous un somptueux jeu de miroirs entre lesquels circulent comme des ombres l’art et la littérature, le possible et l’impossible, l’absurde et la beauté, et ce que peuvent contenir, bien au-delà du visible, une photographie ou un plan de cinéma.

Gray héritait d’une ligne.
Il pensa au départ que c’était une façon de parler – mais non ; l’avoué n’avait pas coutume de jouer avec les mots. Gray héritait d’une ligne. Dans le document (par ailleurs incontestablement valide, rédigé par le testateur, le mort lui-même, avec une précision maniaque et une connaissance inquiétante, presque surnaturelle, du genre), il était littéralement interpellé. Ou était-ce une erreur ? Quoi qu’il en soit, il était mentionné à la fin d’une longue liste de récipiendaires.
À ma fille Estella ________
À ma première épouse Anna _______
Ces dispositions tombaient sous le coup du secret professionnel, mais le notaire, qui en avait pourtant vu d’autres, avait été si troublé par un point en particulier qu’il en fit part à Gray, alors même que cette indiscrétion ne lui ressemblait pas : il lègue les  murs à l’une et les sols à l’autre – il faudra tout arracher (du si beau marbre ; du si beau bois) – mais qui fait cela ? Il était visiblement ému de ce vandalisme gratuit, de ce démembrement pervers intimé d’outre-tombe.
C’était tout à fait dans l’esprit du défunt, estima Gray.

Omission ou parti pris, la ligne qui lui était léguée ne respectait pas la structure habituelle. Gray : elle prétendra avoir tout détruit. Elle mentira. Je ne suis pas sûr d’en savoir plus (Collezione Castiglioni ?). Gray se sentit interpellé. Il sut immédiatement de quoi le mort l’entretenait. Au reste, cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas gratifié d’une phrase complète, leurs échanges vers la fin tenant de grognements ironiques et de regards sournois.
Gray prit sa ligne d’héritage, ou son héritage d’une ligne – ce qui revient au même – et quitta la ville.

De cet héritage, d’emblée beaucoup plus mystérieux – voire incompréhensible – pour la lectrice ou le lecteur que pour Gray, le narrateur ombreux de ce roman, un long flashback remontant d’abord à un an plus tôt nous permettra de saisir les tenants, au moins partiellement, avant de tenter, détectives de l’impossible, d’accompagner Gray en chemin vers les aboutissants. Transformé en enquêteur curieusement flottant – quoique tout à fait déterminé, à la poursuite d’une collection « dérivante », qui se dérobe derrière des indices chaque fois fort ténus, ou peut-être douteux, Gray nous conte à sa manière une quête percevalienne où personne ne peut être sûr de ce que serait réellement le Graal à entrapercevoir, ici ou là.

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Dans les publications, assez rares, qui en font mention, la collection Castiglioni est souvent décrite comme éphémère. Le mot est mal choisi ; certainement, elle est fugitive, voire fuyante – si tant est que ces termes puissent s’appliquer à une collection d’art. Dans l’annexe d’un essai, non daté, non paginé, elle est qualifiée par l’auteur – un certain N. Scymanzski – de caduque ; même en s’en tenant à la stricte définition botanique, le terme est impropre. En aucun cas, la collection n’est temporaire. Ni fugace. Elle est, en revanche, dérivante.

Esquissant aussi bien les abîmes enchâssés du Jorge Luis Borges de « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » que les savantes dissimulations du Serge Lehman du « Nulle part à Liverion », jouant avec les méthodes de conservation et de dérobement que sous-entendait le Jean-Yves Jouannais de « L’usage des ruines », mettant en scène l’érudition cinématographique underground au moins à l’égal du Theodore Roszak de « La conspiration des ténèbres », Jakuta Alikavazovic nous offre un roman passionnant, où le labyrinthe des apparences s’étale en pleine lumière, où l’art prétend à un autre statut, où les êtres, obsessions incarnées, construisent pour leurs amours improbables des châteaux et des citadelles imprenables, sous le signe de Perséphone et d’Eurydice.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photographie ® Emmanuel Trousse

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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