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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Rimbaud le fils » (Pierre Michon)

Les origines de l’écrivain.

 

Rimbaud le fils

Après avoir évoqué des figures «minuscules» dans son premier ouvrage, le facteur transfiguré par Van Gogh dans «Vie de Joseph Roulin», Pierre Michon aborde dans ce cinquième livre une figure sacrée de la littérature, Arthur Rimbaud.

Publié en 1991 aux éditions Gallimard, année du centenaire de la disparition d’Arthur Rimbaud, ce récit a la profondeur d’un abîme insondable, que Pierre Michon désigne dans «Le roi vient quand il veut» comme un point aveugle, une tension intérieure qui idolâtre la littérature tout en doutant absolument d’elle, en la haïssant.

Comme «une paysanne noire qui creuse un trou où la langue démesurément s’engouffre et vibre», sous forme de biographie intime, Pierre Michon tente d’approcher Rimbaud à partir des textes et des traces, de conjectures sur le père absent, sur la mère, femme souffrante et intraitable, et par les portraits de ceux qui l’ont côtoyé, Izambard, Banville et Verlaine.

Rimbaud_le_fils«On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir, et dans cette malédiction persista ; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans. On débat si ce père léger qui était capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l’arabe, abandonna à bon droit cette créature d’ombre qui dans son ombre voulait l’emporter, ou si elle ne devint telle que par l’ombre dans quoi ce départ la jeta ; on n’en sait rien. On dit que cet enfant, avec d’un côté de son pupitre un fantôme et de l’autre cette créature d’imprécation et de désastre, fut idéalement scolaire et eut pour le jeu ancien des vers une vive attirance : peut-être que dans le vieux tempo sommaire à douze pieds il entendait le clairon fantôme de garnisons lointaines, et les patenôtres aussi de la créature de désastre, qui pour scander sa souffrance mauvaise avait trouvé Dieu comme son fils pour le même effet trouva les vers ; et dans cette scansion il maria le clairon et les patenôtres, idéalement.»

C’est un questionnement sur la filiation de Rimbaud, celle de l’enfant entre détestation et amour de l’ombre du père et de la mère vouée au noir, et la filiation de ses ancêtres Virgile, Malherbe et Racine, Hugo, ces «étoiles lointaines dans la nuit des collèges».

Détours du récit et hésitations des «on dit que» racontent l’incertitude devant le mystère de la création, le propre désir d’écriture de Pierre Michon, la prétention et questionnement de l’écrivain qui entend dédier son texte au plus haut.

«La maison est plus noire que la nuit. Ah c’est peut-être de t’avoir enfin rejointe et te tenir embrassée, mère qui ne me lis pas, qui dors à poings fermés dans le puits de ta chambre, mère, pour qui j’invente cette langue de bois au plus près de ton deuil ineffable, de ta clôture sans issue. C’est que j’enfle ma voix pour te parler de très loin, père qui ne me parleras jamais. Qu’est ce qui relance sans fin la littérature ? Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ? Les autres hommes, leur mère, les étoiles ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ?»

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michonphoto

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Rimbaud le fils » (Pierre Michon)

  1. Dans le dernier numéro de The New Yorker, une bonne nouvelle.

    Jonathan Franzen a reçu un chèque de 68 000 dollars de son oncle Walt, décédé six mois avant. il part donc en croisière dan l’Antarctique, voir les icebergs et les pingouins. ces derniers ont donc une chance inouïe de le voir, ais sont incapables de lui demander un autographe.

    La nouvelle pourrait être fort intéressante, malheureusement Jonathan Franzen revient.

    Heureusement il nous reste à (re)lire Pierre Michon.

    ps qui n’a rien à voir.
    je n’ai toujours pas eu de réponse aux annonces suivantes :

    recherche critiques à commenter sur les deux derniers très bons livres de chez Bourgois :
    « De la nature des dieux » de Antonio Lobo Antunes
    et
    « A la lumière de ce que nous savons » de Zia Haider Rahman

    Publié par jlv.livres | 16 mai 2016, 17:57

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : Inculte – 6 (Revue) | Charybde 27 : le Blog - 7 mars 2017

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