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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le chant des dunes » (Perrine Le Querrec & Lalie Walker)

Une maison close devient une étonnante poudrière, à Colomb-Béchar durant la guerre d’Algérie.

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Publié en 2011 à la Manufacture de Livres, cet étonnant roman noir diffère assez profondément de ce que j’avais pu lire jusqu’ici sous la plume poétique acérée, fût-ce en prose, de Perrine Le Querrec, et donne en tout cas nettement envie d’en découvrir aussi davantage concernant celle qui se cache sous le pseudonyme de Lalie Walker, dont la production de polars est déjà relativement abondante, notamment chez Folio Policier.

Colomb-Béchar, 1955 : alors que dans le nord de l’Algérie et dans les massifs montagneux des Aurès et de Kabylie, les Fils de la Toussaint sont passés à l’action il y a déjà presque un an, entamant leur guerre de libération nationale, que l’on appellera jusqu’au bout ou presque, en métropole, les « événements », la cité saharienne semble encore bien loin de ce tumulte, dont l’ombre portée grandit pourtant lentement et sûrement. Ici, on est bien davantage préoccupé par les prochains tirs de la fusée française Véronique, effectués depuis 1952 depuis Hammaguir, tout près de Béchar, et depuis Reggane, plus profondément à l’intérieur du Sahara, où doivent aussi prendre place les essais nucléaires français à partir de 1960. À plus de 1 000 km d’Alger et à moins de 100 km de la frontière marocaine, la vie semble encore presque normale, même si une ronde des espions digne des meilleurs moments de Pierre Nord fait rage, et si le FLN fourbit ses armes chez les Touaregs avoisinants en attendant le moment propice.

Franck Parker avait bourlingué dans toutes les contrées qui contribuaient au rayonnement de la France, ou bien à sa chute prochaine, tant elle avait appris à se faire haïr. Il s’était rendu à Oran où les petits-fils d’Espagne étaient nés et avaient grandi ; à Alger qui accueillait majoritairement les Français et dans les boutiques et les cafés de la juive Constantine. Franck Parker avait traîné sa carcasse en chaque lieu où un homme se sentait issu de ce pays de sable et de roches, en bordure d’une mer où il faisait si bon vivre.
Tellement bon vivre, que le nouveau propriétaire d’une petite orangeraie et ses enfants cavalaient joyeusement sur la plage après un cerf-volant, tandis que son épouse apprenait à jouer les starlettes en deux-pièces rouge. Aucun d’eux ne se rendait compte que la colère grondait et enflait dans les rues de Constantine. Cette douceur de vivre des environs d’Alger avait séduit ces jeunes mariés français de souche. Hier pauvres, aujourd’hui modestement aisés, ils contemplaient la ferme qu’ils s’apprêtaient à reprendre. La terre était bonne à travailler et rapporterait, même si pour cela ils baisseraient chaque jour les yeux, pour éviter de croiser le regard des paysans arabes qui, eux, s’essoufflaient à labourer une terre stérile et rancunière, avec pour seul aide un âne fourbu. Tellement bon vivre enfin à Oran, dans la chaude lumière du soir et l’odeur du thé à la menthe, quand le rire des filles, voilées ou non, faisait battre le cœur des hommes, mariés ou non.
Les uns s’offraient une nouvelle vie, et découvraient les joies simples ou fastueuses de cet eldorado méditerranéen ; les autres crevaient en arpentant leur terre dérobée et arrachée contre des promesses qu’ils n’avaient jamais vues se réaliser. Mais où qu’ils soient nés, ici ou ailleurs, tous ignoraient qu’un peu plus bas vers le Sud, leur avenir était en train de se dessiner, endeuillé et sanglant. Et de cette douceur de vivre, bientôt, Franck Parker en était d’ores et déjà convaincu, il ne resterait que de tristes et noirs souvenirs. Car la révolte montait, et l’on pariait déjà que les frères d’hier seraient les ennemis de demain.
Mais Parker s’en foutait.

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L’angle choisi pour nous entraîner au cœur de cette poudrière à explosion simplement différée est particulièrement original, puisqu’il tourne autour d’une maison close, La Parisienne, de ses propriétaires et de ses prostituées, dont le regard décalé entraîne dans sa gravitation militaires et espions, rebelles et notables, médecins coloniaux ou ex-collaborateurs en cavale. Grâce à une documentation sans faille, Perrine Le Querrec et Lalie Walker maltraitent à loisir et avec un grand brio les clichés de la France coloniale et saharienne pour en extraire une série de regards obliques, inhabituels, irrationnels et poignants, qui dynamitent – au sens propre et au sens figuré, verra-t-on – le canevas traditionnel et manichéen auquel la lectrice ou le lecteur aurait pu s’attendre, et ce jusqu’aux dernières pages.

Omar s’essuya la bouche tout en fixant l’homme, un fellagha hargneux et convaincu que l’Algérie appartenait aux Algériens et à personne d’autre. Un esprit fiévreux et rigide, stupide, selon Benkassem qui faisait commerce des hésitations des uns et des précipitations des autres. Il était connu à Colomb-Béchar pour arranger toutes sortes de petits trafics, aidant les militaires ou les locaux à trouver ce qui satisfaisait leur moindre désir. Armes, filles, garçons, drogues, alcools, nourriture, bijoux, il n’y avait qu’à demander à Omar Benkassem.
Mais le fellagha qui se tenait devant lui ne cherchait rien à acheter et n’avait rien à vendre, si ce n’était sa haine des Blancs et de l’étranger, de toute chose. Sa haine contre Lise Leplay et Jo Mat. Et celle encore plus tenace contre Denis Arbant qui pilotait un avion ou conduisait une jeep, et représentait le pouvoir, l’arrogance du colon. Une autre forme de liberté et de richesse.

Cruel et violent, curieusement polyphonique, épique et fou, ce roman noir sait sortir de l’ordinaire pour nous offrir une étonnante plongée dans la marge historique sombre d’un grand moment de bascule, à hauteur de femme et d’homme.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Colomb-Béchar : le marché en 1954.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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