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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Marcos – La dignité rebelle » (Ignacio Ramonet)

Un long entretien tonique de 2001 avec le sous-commandant Marcos.

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RELECTURE

Marcos

Publié en 2001 chez Galilée, dans la collection L’espace critique dirigée par Paul Virilio, ce long entretien d’Ignacio Ramonet avec le sous-commandant Marcos, malgré son évident aspect « communicationnel » dans le contexte de l’époque, est particulièrement précieux pour saisir les spécificités et les enseignements possibles de la guérilla néo-zapatiste du Chiapas, et certains ressorts de son succès.

Après l’indépendance du Mexique en 1810, et même après la Révolution de 1911, faite pourtant au cri de « Terre et liberté ! », le sort des Indiens du Chiapas ne s’est pas amélioré. La relégation, l’exploitation, le mépris ont perduré, ainsi que la lente extermination pratiquée désormais par les grands propriétaires terriens, exploitants de café ou de cacao, aidés par des bandes de tueurs à solde et des milices paramilitaires. La Constitution mexicaine ne reconnaît toujours pas, en effet, l’existence des peuples indigènes qui représentent pourtant 10 % de la population totale du pays, soit environ dix millions de personnes. Au prétexte que la majorité est métisse, le Mexique exalte officiellement la figure du métis mais ignore, voire méprise, ses peuples premiers.
Ceux-ci demeurent victimes d’une sorte d’ethnocide silencieux. Oubliés de tous, laissés-pour-compte, « invisibles », ils sont condamnés à voir leurs langues, leurs traditions et leurs valeurs plus que millénaires s’éteindre inexorablement. C’est contre une telle fatalité que Marcos et l’Armée zapatiste de libération nationale se sont révoltés.

Après une courte mais efficace présentation du contexte par Ignacio Ramonet, l’entretien parcourt des terrains historiquement bien connus alors, depuis l’insurrection de 1994, qui sont autant de rappels synthétiques fort utiles, sur les raisons de la rébellion zapatiste, sur ses modalités, sur son ancrage social et historique. Lorsqu’est évoqué le sort historique des Indiens du Chiapas, depuis les années 1920 jusqu’aux années 1990, on songera inévitablement à l’extraordinaire fiction réalisée par Paco Ignacio Taibo II, comme incidemment (les peuples indigènes mexicains sont loin d’en être le « sujet » principal), dans son diptyque « Ombre de l’ombre » (1986) et « Nous revenons comme des ombres » (2001), à travers la figure de Thomas le Chinois.

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Mathieu Colloghan, « Poupée zapatiste »

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Le zapatisme, plus qu’un exemple à suivre, est un symptôme. L’insurrection du 1er janvier 1994 signifie qu’une partie de la population d’Amérique latine refuse d’accepter la logique d’une disparition silencieuse. Le zapatisme n’est pas la règle qui dit aux indigènes des autres pays ce qu’ils doivent faire. Nous partageons plutôt le même sentiment de marginalisation et d’exclusion. Ainsi que la volonté de résistance qui nous pousse à dire : nous ne voulons pas que le monde continue sans nous, nous ne voulons pas disparaître. Mais nous ne voulons pas non plus cesser d’être ce que nous sommes. C’est un processus d’affirmation de notre différence. La lutte des indigènes d’Amérique latine c’est la volonté d’affirmer : nous voulons faire partie de l’histoire nouvelle, de l’histoire du monde ; nous avons quelque chose à dire et nous ne sommes pas disposés à être ce que vous voulez que nous soyons. Nous ne voulons pas nous transformer en sujets dont la valeur sur l’échelle sociale serait déterminée par le pouvoir d’achat et le pouvoir de production.

Dans le tour d’horizon effectué par la conversation, il est aussi beaucoup question, et c’est précieux, des solidarités internationales, et de la manière (on est alors juste après le sommet altermondialiste de Porto Alegre) de ne pas laisser le monopole de la globalisation aux puissances économiques et à leurs relais politiques. Sans chercher systématiquement une fusion des luttes, dont le caractère local peut souvent être prépondérant, il y a bien ici, identifié par les zapatistes, un vaste enjeu d’information, de relais et de création d’échos réciproques.

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Sub

Mathieu Colloghan, « Le Sub dans la forêt lacandone »

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Le zapatisme luttte-t-il également contre ces aspects de la globalisation qui paraissent, a priori, si éloignés du combat pour la cause indigène ?
Évidemment. Souvent, les médias, en particulier au Mexique, ne retiennent du zapatisme que ce qui est anecdotique : les armes, la guérilla, le passe-montagne, Marcos… Et ils sous-estiment toute notre réflexion sur d’autres manières de faire de la politique, sur nos analyses concernant la taxe Tobin ou le budget participatif. On accorde moins d’importance au zapatisme en tant que mouvement social ou qu’organisation préoccupée par les questions économiques, sociales et culturelles. Pourtant, le zapatisme n’est pas seulement une résistance, il représente aussi une option, une possibilité de construire une relation humaine différente, fondée sur la conviction qu’un autre monde est possible.

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Un ouvrage précieux, nécessairement marqué par le contexte altermondialiste de l’époque de sa publication, à un moment qui était plutôt porté par les espoirs, avant les désenchantements liés pour diverses raisons à la crise de 2008 et au raidissement à peine subreptice de puissances financières ayant senti la Terre trembler sous leurs pas (ainsi que le rappelle, à lire et relire, l’excellent « Les effondrés » de Mathieu Larnaudie), mais qui, sur le fond, n’a guère vieilli, et porte toujours avec lui les enseignements à méditer, pour davantage de justice sociale, d’une guérilla résolument « pas comme les autres ».

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Marcos – La dignité rebelle » (Ignacio Ramonet)

  1. La Catalogne est-elle menacée de néo-zapatisme ?

    Publié par Anthony | 29 octobre 2017, 22:03

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