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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le mystère de Séraphin Monge » (Pierre Magnan)

Le roman machiavélique de l’amour – presque – plus fort que la mort, dans la Provence alpine de 1920-1945.

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Publié en 1990 chez Denoël, six ans après « La maison assassinée », « Le mystère de Séraphin Monge » en constitue à la fois la suite et l’éclairage d’un certain nombre de zones d’ombre qui y avaient été évoquées. Moins épuré sans doute, et également nettement plus ambitieux que son prédécesseur dans l’ampleur de la matière brassée, il est par ailleurs fatal qu’il se présente comme un furieux nid à spoilers pour qui n’aurait pas lu le premier volume que Pierre Magnan consacrait au personnage de Séraphin Monge.

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Donc : si vous n’avez pas lu « La maison assassinée », vous risquez d’apprendre ici un certain nombre d’informations qui peuvent vous en gâcher partiellement la lecture, ce qui serait bien dommage.

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« Le mystère de Séraphin Monge » reprend le récit peu de temps après que le héros éponyme, ayant contribué à guérir Marie Dormeur, puis ayant remis à son père Célestat, le boulanger, la mystérieuse boîte qui hantait déjà « La maison assassinée », est parti, fuyant sa propre malédiction, dans la nuit et dans les forêts profondes des contreforts alpins.

Ce somptueux roman, tragique et charnel, embrasse plusieurs décennies de ce coin de Provence collé à la tumultueuse Durance, au pied des Alpes, du lendemain de la première guerre mondiale où se déroulait « La maison assassinée » jusqu’à celui de la deuxième guerre mondiale. Récit à la fois foisonnant en diable, introduisant de nombreux nouveaux personnages attachants et ambigus, comme précédemment (on verra même apparaître, presque en cameo, le futur commissaire Laviolette, le grand héros récurrent de l’auteur), mais aussi irrémédiablement tendu vers la tragédie qui couve en permanence, « Le mystère de Séraphin Monge », intégrant lui aussi les éléments du bouillon de sorcière qui irriguait le chef d’œuvre du maître de Pierre Magnan, Jean Giono (« Un roi sans divertissement », 1947), offre à la lectrice ou au lecteur une gigantesque et stimulante offre à la force vitale, à l’amour et au sexe, lorsqu’ils se battent de leur mieux, souvent insuffisant, face à l’avidité brute, à la mesquinerie organisée, à la jalousie pernicieuse, et surtout peut-être aux vertiges qui saisissent l’être humain lorsque la tempête fait rage sous son crâne, et qu’il tient en main un fusil (métaphorique ou non) qu’il peut tourner vers l’autre, ou vers lui-même.

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– Il file du mauvais coton, le Célestat ! S’il continue comme ça, il finira par avaler son bulletin de naissance. Et alors ? Et notre pain ?
Aussi lui faisait-on un rempart de notre amitié. Quand l’un d’entre nous ne dormait pas, il n’était pas rare qu’il dise à sa femme :
– Fine, ne t’en fais pas. Je vais au fournil tenir un peu compagnie à ce pauvre Célestat.
Deux ou trois même – Dieu leur pardonne ! – usèrent de ce prétexte pour aller un peu essayer de voir si, par hasard, quelque veuve en villégiature ne serait pas sensible à quelque sérénade. Mais ce fut l’exception. Les autres, à trois heures, soulevaient le sac de jute de l’entrée au fournil. Trois heures, c’est l’heure où l’homme seul, oisif ou occupé, ne tient plus que par un fil à la réalité. Il tire en péril sur l’ancre qui le retient à la vie. Tout l’appelle vers l’éternité. Et notamment ce boulanger de Lurs, lequel en avait si gros sur la patate et qui n’avait pas encore l’eau au fournil, de sorte que plusieurs fois la nuit il devait faire le voyage, les seaux à bout de bras, jusqu’à la jasante fontaine.

Histoire de morts, depuis l’homme au fond du puits dont l’ombre portée pèse encore après tant d’années jusqu’à Séraphin Monge dont les restes supposés sont devenus un enjeu à la dimension authentiquement fantastique, faisant trembler de doute curés et instituteurs, médecins et évêques, en passant par celles et ceux que les accidents, les convoitises ou le désespoir entraînent à la tombe ; histoire de survivants, au premier rang desquels la formidable figure de Marie Dormeur (qui, seule dans « La maison assassinée », était annoncée comme devant connaître une véritable vieillesse) irrigue tout le roman de sa puissance charnelle monumentale et de sa détermination sans aucune véritable faille ; histoire de vivants, comme ces enfants devenus jeunes hommes que la deuxième guerre mondiale guette de ses filets mortels à leur tour : « Le mystère de Séraphin Monge » est tout cela, et bien davantage. Ode à la nature, qu’elle soit favorable ou potentiellement meurtrière, ode à l’amour, pour le meilleur et pour le pire, ode à une certaine forme de folie, inexpugnable et grande, ode à la générosité instinctive qui se joue des barrières que le calcul financier voudrait tant lui imposer, ce grand roman machiavélique a tout pour fasciner, inquiéter et réjouir.

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Quand le tocsin sonna à Lurs ce jour du 3 septembre vers les sept heures du soir, nous étions tous occupés, l’eissade à la main, parmi nos vignes et nos oliviers. L’août avait été pluvieux, l’herbe avait poussé dru. Il convenait avant les vendanges, avant les olivades, d’en débarrasser les ceps et les souches d’arbre pour faciliter les cueillettes.
À l’appel de cette cloche qui imitait à s’y méprendre l’esclandre joyeuse d’un baptême, on s’arrêta en chœur de frapper la terre, on mit bas l’outil sur lequel on s’efforçait. On eut soudain l’air de se recueillir pour écouter l’angélus, alors que, depuis bien longtemps, cette coutume n’existait plus pour personne.
Au village, tous ceux qui restaient, et les femmes notamment qui triaient la salade pour le repas du soir, tous se précipitèrent sur le pas des portes comme pour un tremblement de terre. Ils restèrent là, figés, le nez en l’air, les yeux tournés du côté du clocher.
Nous, nous étions déjà de vieux hommes. Nous avions fait celle de 14. Ce n’était plus pour nous qu’on craignait, c’était pour nos enfants. Verdun nous sauta à la mémoire, que nous croyions bien tous avoir oublié en vingt ans de bonheur. Lequel d’entre nous, je vous le demande, n’eut pas la tentation de faire sauter trois doigts de la main droite à l’enfant, d’un coup d’accident de chasse ? – vous savez comme les détentes sont sensibles et les chasseurs insoucieux ? Mais bien entendu personne ne s’y risqua. La république de cette époque avait encore des pelotons d’exécution.

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À propos de charybde2

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