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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Bref séjour chez les morts » (Raymond Penblanc)

Une calme tempête sous un crâne approchant de la mort minérale.

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Bref séjour chez les morts

Publié en 2014 chez Lunatique, ce bref récit de Raymond Penblanc, dont j’avais beaucoup apprécié il y a quelque temps « Phénix » (2015), tente de rendre compte au plus juste d’une troublante et terrifiante expérience, celle d’une hospitalisation d’urgence, pour une maladie difficile à appréhender, mais qui semble bien devoir entraîner une rapide paralysie de l’ensemble du corps du patient, puis sa mort.

Encore revêtu de son blouson de motard, son casque sous le bras, l’interne se présenta le lendemain matin, sans avoir pris le temps de passer par le service, et le malade en fut touché. Cet empressement à le visiter avait pourtant sa contrepartie. Il signifiait qu’il n’était pas nécessaire d’avoir enfilé sa blouse sacerdotale pour faire ce qu’il avait à faire, c’est-à-dire rien. Évitant de commenter les progrès de la maladie, l’interne se contenta d’inviter son patient à lui serrer les doigts, et leurs regards se croisèrent. L’image d’une falaise dut s’imposer à chacun avec la même évidence, le rôle endossé par chacun également. L’un avait glissé dans le vide, il allait s’écraser en bas si la main que l’autre lui tendait spontanément ne le retenait pas. Et, s’il n’y avait aucun risque de voir le premier entraîner le second dans sa chute, chacun dut y songer en même temps, car d’un commun accord leurs doigts se délièrent, et le malade se laissa retomber sur sa couche avec d’autant plus d’accablement qu’il avait conscience de ne pas avoir encore touché le fond.

D’un calme feutré légèrement hallucinant, le texte de Raymond Penblanc élabore en moins de 30 pages une subtile et émouvante tempête sous un crâne se voyant condamné, jouant avec habileté de la métaphore de la minéralisation pour confronter l’environnement imaginaire d’un Dr. House ou d’un Grey’s Anatomy, ce silence hospitalier supposé bienveillant et cette activité soignante parfois bien désespérée, à tout ce que la proximité obligatoirement assumée de la mort fait émerger de substrat religieux et mythologique, qui se glisse avec fougue ou même rage (bien que contenue) dans chaque interstice de conscience.

La nuit suivante, il fit un cauchemar. Son rêve ne racontait pas quelque chose de précis, et ne se déroulait pas non plus dans un lieu très précis. Simplement, il avait dû tomber très bas et être condamné à croupir au fond de son trou pendant le restant de ses jours, conjuguant la déréliction du Christ avec l’accablement de Sisyphe. Or il était parfaitement réveillé et ne le réalisait pas. Lorsque l’infirmière de nuit fut parvenue à le lui faire admettre, il en déduisit que non seulement il était entré dans un temps infini, mais que ce temps infini devenait du même coup celui d’une souffrance éternelle. Il dut attendre qu’un massage intensif des pieds et des mains lui permette d’oublier la prison de son corps pour que les ombres funestes consentent à s’estomper. Heureusement, l’infirmière de jour était en avance ce matin-là. L’infirmière de jour était à l’infirmière de nuit ce que, par nature, le jour est à la nuit, son double inversé. Dans la chambre nue, sa présence rayonnait. Elle passait pour avoir guéri les scrofuleux, remis d’aplomb les contrefaits, fait marcher les paralytiques, arraché quelques moribonds à la mort. Elle se couchait contre eux et les massait longuement, sans crainte et sans répugnance. Deux petites rides verticales lui barraient le front, qui tantôt se fermaient comme des parenthèses, tantôt s’écartaient comme deux petites ailes.

Texte d’une extrême clarté en même temps que tentative d’écrire une maîtrise in extremis du désespoir qui saisit à l’approche de ce « séjour » redouté, « Bref séjour chez les morts » propose en effet une singulière et puissante expérience.

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raymond penblanc

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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