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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Le goût de l’ombre » (Georges-Olivier Châteaureynaud)

Entre vie quotidienne, rêves étranges et fantastique, les mondes miniatures fascinants de Georges-Olivier Châteaureynaud.

 

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Avec ce recueil de nouvelles paru en février 2016 aux éditions Grasset, Georges-Olivier Châteaureynaud prouve une fois encore son talent pour traquer le fantastique dans les vies ordinaires, et se renouveler avec des motifs récurrents qui donnent à ses livres le parfum agréable des maisons connues mais toujours mystérieuses – la ville fictive d’Eparvay qu’il a créé dans sa première nouvelle, la hantise du franchissement du Styx, une réinterprétation des grands mythes grecs, l’univers des brocantes ou encore le talent singulier des artisans d’art – motifs construisant un univers onirique teinté de fantastique.

Parmi mes favorites, la première nouvelle de ce recueil, Le Styx, frappe d’emblée par son écriture précise et sobre, qui laisse libre cours aux émotions du lecteur. Fatigué, habité par une impression constante de perdre pied, le narrateur finit par consulter un médecin, dont le verdict est simple quoique grave : «Mon vieux, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer… Vous êtes un homme mort !». Ce n’est donc pas la chute annoncée après quelques lignes, mais le refus de passer sur l’autre rive, et le franchissement de cette frontière invisible entre vie quotidienne et fantastique, qui sont au cœur de cette nouvelle et de l’œuvre de l’auteur, de son univers bizarre et merveilleux développé avec beaucoup d’humour dans son roman «L’autre rive».

Évoquant l’atmosphère initiale de «L’île panorama» d’Edogawa Ranpo, le narrateur de L’autre histoire, convié sur l’île qu’un riche vénézuélien a façonné selon ses désirs, tombe sous le charme d’une femme singulière, Ligée, nageuse infatigable au pouvoir de séduction irrésistible.

«Ligée, c’était tout autre chose. Une présence farouche, une aura sexuelle entêtante comme une odeur, qui persistait après son départ. Car je ne l’ai jamais vu rester : elle passait. De même que je ne l’ai jamais vue engager une conversation de sa propre initiative. Elle répondait, d’une seule phrase précise ne nécessitant aucun éclaircissement, aucun prolongement, puis elle se taisait, comme si elle s’était acquittée d’une obligation fastidieuse. Ce n’était guère plaisant, il faut l’avouer. Son charme résidait ailleurs. Mais ce qu’on entend aujourd’hui par charme ne décrit que très imparfaitement ce qui émanait d’elle. Il faudrait redonner à ce mot le sens qu’il pouvait avoir dans l’Antiquité, mettons… Un attrait si violent qu’il effrayait.» (L’autre histoire)

Parmi les sept nouvelles qui composent ce recueil, mes autres coups de cœur sont Tombola, où le jeune Ariel, élevé – et martyrisé psychologiquement – à Eparvay par une tante inflexible, méprisante et retorse, qui a méthodiquement effacé toute trace de la vie de ses parents, un couple d’ethnologues à la vie aventureuse, voit un jour sa chance tourner, par un revirement de fortune tout à fait inattendu dans une nouvelle subtilement piégée, et aussi L’écolier de bronze, fiction onirique sur la mémoire et la postérité où un poète désabusé découvre, près d’une statue de bronze qui lui est étrangement familière, un musée retraçant son existence banale, sans jamais mentionner son œuvre poétique.

«Son œuvre, peu s’en souciaient. Il le savait, et le plus souvent oubliait d’en souffrir. D’après lui, l’humanité s’enfonçait désormais sans lampe dans le tunnel de l’avenir. Elle ne tarderait sans doute pas à tomber dans un gouffre, et ce serait tant pis pour elle. En attendant l’apocalypse qui lui donnerait raison, il publiait son recueil tous les deux ans, par souscription. Semis de mots sur des papiers couteux. Même libre, le vers n’était plus possible. Restait le mot. Il s’en servait comme de couleurs non mélangées.» (L’écolier de bronze)

Georges-Olivier Châteaureynaud était l’invité de Charybde en février 2014 pour évoquer un autre univers étrange, celui d’«Épépé» de Ferenc Karinthy ; à cette occasion, nous avions aussi parlé de ces recueils de nouvelles, dont «Singe savant tabassé par deux clowns» et «Le jardin dans l’île». On peut réentendre l’enregistrement de cette soirée par là.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est ici.

Georges-Olivier-Chateaureynaud. Photo : © J.F. Paga

Georges-Olivier-Chateaureynaud. Photo J.F. Paga

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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